Chaque semaine, le Divan Citoyen passe en revue l’actualité qui compte – pour comprendre, pas seulement pour savoir.
Cette semaine, l’État sénégalais a parlé fort et sur plusieurs fronts à la fois. Le gouvernement a ouvert ses dossiers les plus sensibles devant les journalistes. L’Assemblée nationale a adopté une loi qui redessine le droit pénal sur un sujet qui divise. Pendant ce temps, la sous-région cherche ses repères dans une architecture institutionnelle en pleine recomposition – et sur les réseaux sociaux, une intox géopolitique a circulé à grande vitesse avant d’être démentie conjointement par deux gouvernements. Au milieu de tout cela, une initiative citoyenne hors du commun rappelle que la connaissance, pour changer les comportements, doit d’abord atteindre les gens là où ils vivent.
🏛️ Cités & Enjeux publics
Des contrats dans les secteurs stratégiques : ce que l’État a annoncé, et ce que ça signifie
Le jeudi 12 mars 2026, le Premier ministre Ousmane Sonko a tenu sa première conférence de presse publique consacrée à un grand dossier national. Le thème : la renégociation des conventions et contrats conclus dans plusieurs secteurs jugés stratégiques pour l’économie nationale.
Lors de cette conférence au Building administratif Président Mamadou Dia, le chef du gouvernement a annoncé l’annulation de plusieurs concessions accordées avant l’élection présidentielle de 2024, dans des secteurs allant de la téléphonie au dessalement de l’eau de mer, en passant par l’industrie cimentière. Il a également annoncé le retrait de 71 titres miniers et autorisations de carrières pour non-conformité à la réglementation. Sur le dossier des hydrocarbures, Sonko a évoqué la reprise prochaine du bloc gazier Yakaar Teranga, selon lui sans débourser un franc, et a présenté des projections selon lesquelles une orientation prioritaire vers l’approvisionnement national en gaz pourrait générer environ 1 090 milliards de francs CFA de recettes fiscales entre 2025 et 2040.
Cette communication s’inscrit dans une série annoncée par le Premier ministre en Conseil des ministres la veille : le gouvernement entend organiser régulièrement des prises de parole publiques sur les dossiers qu’il considère comme prioritaires. C’est une initiative de redevabilité, au sens propre – rendre compte directement à l’opinion de la gestion des affaires de l’État.
La question centrale pour les citoyens est celle-ci : un contrat entre l’État et une entreprise privée peut-il être annulé unilatéralement, et à quelles conditions ? En droit des contrats publics, la résiliation est possible, mais elle ouvre généralement droit à compensation pour la partie lésée, selon les termes du contrat et le cadre juridique applicable. Le gouvernement a indiqué que les documents relatifs à ces dossiers seraient transmis aux députés pour l’examen des responsabilités éventuelles dans la gestion passée.
Certains observateurs ont salué la transparence affichée. D’autres ont mis en garde contre les risques pour la sécurité juridique des investissements futurs. La question de savoir si ces annulations résisteront à d’éventuels recours – devant des juridictions nationales ou des instances arbitrales internationales – reste entière.
Source : La Nouvelle Tribune (lanouvelletribune.info, 12 mars 2026) ; Communiqué du Conseil des ministres du 11 mars 2026, Primature du Sénégal (primature.sn)
🩺 Santé & Société
L’article 319 revu et durci : ce que la loi dit, ce qu’elle ne dit pas
Le mercredi 11 mars 2026, l’Assemblée nationale du Sénégal a adopté le projet de loi n°05/2026 modifiant l’article 319 du Code pénal. Le texte a été voté par 138 députés présents, avec trois abstentions.
Ce que la loi change concrètement : les peines d’emprisonnement pour les relations entre personnes de même sexe passent de un à cinq ans à cinq à dix ans. Les amendes sont multipliées par sept, atteignant jusqu’à dix millions de francs CFA. Deux nouvelles infractions sont créées : l’apologie et le financement de l’homosexualité, punissables de trois à sept ans de prison. La loi introduit également une disposition réprimant la dénonciation abusive de mauvaise foi, punie de deux à cinq ans d’emprisonnement – une mesure visant à prévenir les dénonciations sans fondement.
Cette réforme ne surgit pas dans un vide. L’article 319 du Code pénal, hérité de la loi de 1965, criminalisait déjà les relations homosexuelles au Sénégal. Le texte adopté ce mercredi en durcit les sanctions sans modifier la nature de l’infraction déjà existante, tout en l’élargissant à de nouveaux actes. Le Premier ministre Sonko avait annoncé ce projet lors de sa déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale le 24 février, dans un contexte où des associations conservatrices influentes attendaient des actes concrets.
Le débat parlementaire a révélé des divergences au sein même de la majorité. Certains députés proches de l’opposition, dont Abdou Mbow et Thierno Alassane Sall, ont refusé de voter le texte au motif qu’il n’allait pas assez loin par rapport aux promesses de campagne. Le Premier ministre a de son côté réaffirmé le maintien des programmes de lutte contre le sida, signalant une distinction opérationnelle entre répression et santé publique.
Des organisations de défense des droits humains ont critiqué la loi, estimant qu’elle fragilise la vie privée et expose des personnes à des violences ou à des dénoncations instrumentalisées. Pour de nombreux Sénégalais, en revanche, ce texte est perçu comme une protection des valeurs collectives. Ces deux lectures coexistent dans le débat public. Ce qui est certain : les implications pratiques de cette loi – sur les droits des personnes, sur les risques de dérives judiciaires, sur la santé publique – méritent d’être suivies dans la durée.
Source : Agence France-Presse via Franceinfo (franceinfo.fr, 11 mars 2026) ; Africapresse.com (12 mars 2026) ; Communiqué de l’Assemblée nationale, cité par Sersy Group (sersy-group.com, 11 mars 2026)
🌍 Afrique & Institutions
AES, CEDEAO, Union africaine : qui parle encore à qui, et pourquoi c’est crucial pour le Sénégal
Le vendredi 6 mars 2026, le représentant spécial de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel, Mamadou Tangara, s’est rendu au siège de la Commission de la CEDEAO à Abuja pour y rencontrer son président, Omar Alieu Touray. Quatre jours plus tard, le 10 mars, il était reçu à Freetown par le président sierra-léonais Julius Maada Bio, qui assure également la présidence de la Conférence des chefs d’État de la CEDEAO. Ces deux visites s’inscrivent dans une même démarche : maintenir un dialogue minimal entre des institutions qui ne se parlent plus directement.
Pour comprendre l’enjeu, il faut rappeler ce qui s’est passé. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté la CEDEAO de façon définitive le 29 juillet 2025, à l’expiration d’un délai de grâce accordé lors du sommet d’Abuja de décembre 2024. Ni la médiation du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, ni celle de son homologue togolais Faure Gnassingbé n’ont réussi à les faire revenir à la table. Les trois pays forment désormais l’Alliance des États du Sahel, ou AES – une confédération distincte avec ses propres mécanismes de coopération.
La rupture institutionnelle ne signifie pas pour autant l’arrêt de tout lien. Les passeports des ressortissants maliens, burkinabè et nigériens restent reconnus dans l’espace CEDEAO jusqu’à nouvel ordre, et les échanges commerciaux continuent de bénéficier du schéma de libéralisation des échanges. Mais la coordination sur les questions de sécurité, de gouvernance et de développement est gravement affectée – ce qui profite, de l’avis des experts, aux groupes armés jihadistes qui opèrent dans la région.
L’Union africaine est aujourd’hui la seule organisation multilatérale encore acceptée par les deux blocs comme espace de dialogue. C’est ce que la navette diplomatique de Mamadou Tangara cherche à préserver : un fil, si mince soit-il, entre des États dont les intérêts convergent sur des enjeux vitaux – sécurité aux frontières, épidémies, flux migratoires – même si leurs positions politiques divergent.
Pour le Sénégal, cette situation n’est pas abstraite. Le pays partage des liens économiques, familiaux et culturels profonds avec ses voisins du Sahel. La porosité des frontières, la progression des groupes armés vers les pays côtiers et la fragilisation des circuits commerciaux régionaux sont des réalités qui touchent des familles, des commerçants et des collectivités locales de part et d’autre des frontières.
Source : La Nouvelle Tribune (lanouvelletribune.info, 9 mars 2026) ; Kaweru Infos (kaweru.com, 9 mars 2026) ; Pravda Niger (niger.news-pravda.com, 11 mars 2026)
🔍 Décryptage : Vrai ou Faux
Un faux démenti diplomatique : l’Iran n’a pas menacé le Sénégal
Signal d’alerte. Ce qui circule ici est une fausse déclaration attribuée à un responsable étranger, démontée par deux gouvernements conjointement – un cas rare qui mérite attention.
À partir du début de la semaine, des publications sur les réseaux sociaux africains ont diffusé une citation attribuée au ministre iranien des Affaires étrangères, le Dr Abbas Araghchi. Cette citation, présentée comme une déclaration officielle, affirmait que l’Iran ciblerait des bases américaines situées sur le sol sénégalais si le Sénégal rejoignait le camp américain dans le contexte des tensions au Moyen-Orient. Un extrait circulait en ces termes : le ministre iranien aurait déclaré disposer de missiles à portée de bases américaines au Sénégal.
Ces publications émanaient de pages actives sur les conflits sahéliens et africains, avec des centaines de milliers d’abonnés combinés. Aucune source primaire – enregistrement audio, document officiel, dépêche d’agence – n’a été fournie pour étayer cette citation.
Le 10 mars 2026, le ministère sénégalais des Affaires étrangères et l’ambassade de la République islamique d’Iran à Dakar ont pris la décision rare de publier un démenti conjoint. Le ministère a déclaré que l’information est «infondée et ne reflète en rien la réalité», et a appelé les citoyens à se référer exclusivement aux pages officielles pour s’informer sur la diplomatie du pays.
Plusieurs éléments permettent de comprendre pourquoi cette intox a pu proliférer. Elle s’est insérée dans un contexte réel d’escalade entre les États-Unis, Israël et l’Iran, qui alimente depuis début mars une forte activité informationnelle, y compris en Afrique francophone. Elle jouait sur une ambiguïté plausible : le Sénégal entretient effectivement des relations avec les deux parties, et a des liens avec la présence américaine en Afrique de l’Ouest. Elle utilisait le format d’une citation directe d’un responsable nommément désigné – un procédé qui confère une apparence d’authenticité.
Ce type de fausse citation attribuée à des chefs de diplomatie constitue un schéma documenté dans la région. Aucune poursuite n’a été annoncée contre les pages concernées. À ce stade, aucun organisme de fact-checking – ni Africa Check, ni Le Soleil Fact, ni La Maison des Reporters – n’a publié de vérification formelle sur ce contenu. Le démenti gouvernemental conjoint constitue la seule source vérifiable disponible.
Source : La Nouvelle Tribune (lanouvelletribune.info, 10 mars 2026) ; Terangatimesn.com (10 mars 2026) ; Agence de Presse Sénégalaise, déclaration de l’ambassadeur iranien Hassan Asgari (aps.sn, 3 mars 2026)
🤝 Espace Citoyen
L’économie sociale et solidaire : de quoi parle-t-on vraiment ?
Cette semaine, le Conseil des ministres a rappelé que l’année 2026 est officiellement dédiée à l’économie sociale et solidaire, et a demandé d’accélérer la mise en place de ses instruments – dont un Fichier national de l’ESS et des dispositifs d’accompagnement des initiatives communautaires. Le terme circule dans les discours officiels, mais son contenu reste souvent flou pour les citoyens qui ne travaillent pas dans ce secteur.
L’économie sociale et solidaire désigne l’ensemble des organisations économiques dont le fonctionnement n’obéit pas à la seule logique du profit pour les actionnaires. Elle regroupe les coopératives – agricoles, artisanales, d’épargne et de crédit -, les mutuelles de santé, les associations productives, les groupements d’intérêt économique (GIE) et les fondations à finalité sociale. Ce que ces structures ont en commun : elles appartiennent collectivement à leurs membres, les bénéfices sont répartis selon des règles démocratiques, et leur objet premier est le service aux personnes plutôt que la rémunération du capital.
Au Sénégal, l’ESS existe bien avant qu’on lui donne ce nom. Les tontines sont une forme d’épargne solidaire. Les GIE de femmes qui transforment le bissap ou commercialisent des légumes en sont une autre. Les coopératives de pêcheurs, les associations villageoises d’épargne et de crédit, les mutuelles de santé communautaires fonctionnent toutes sur ces principes. Ces initiatives brassent des milliards de francs CFA chaque année, créent des emplois locaux et réduisent les inégalités d’accès aux services de base – souvent sans aide publique.
Le défi que posent le gouvernement et la loi d’orientation est celui de la structuration : comment recenser ces initiatives, les reconnaître juridiquement, les accompagner sans les dénaturer ? La première session du Conseil national de l’ESS est attendue d’ici octobre 2026. C’est dans ces instances que se construira – ou non – un cadre réellement utile aux acteurs de terrain.
La question que tout citoyen peut se poser : dans mon quartier, dans ma commune, dans ma famille – quelles formes d’économie collective existent déjà ? Et que faudrait-il pour qu’elles soient mieux reconnues et soutenues ?
Source : Communiqué du Conseil des ministres du 11 mars 2026, Primature du Sénégal (primature.sn)
✨ Coup de projecteur
“Janax yi ak nit ñi” : quand la recherche sort des tiroirs pour monter sur scène
Il n’y a pas souvent, au Sénégal, des initiatives qui parviennent à relier la science, l’art et la vie des communautés dans un même geste. C’est pourtant ce que réussit la pièce de théâtre Janax yi ak nit ñi – “Des rongeurs et des hommes” en wolof.
Née d’une collaboration entre des chercheurs de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, et la compagnie artistique Gratte Noyau, cette pièce itinérante parcourt neuf régions du Sénégal de février à avril 2026. Elle a fait escale à Ziguinchor le 9 mars, puis au Grand Théâtre national Doudou Ndiaye Coumba Rose à Dakar le 11 mars, soutenue par le Haut Conseil national de sécurité sanitaire.
Son sujet : les rongeurs. Pas seulement comme ravageurs des cultures – bien que leurs dégâts agricoles soient souvent sous-estimés -, mais aussi comme vecteurs de maladies transmissibles à l’humain. Dans le monde, environ 68 maladies peuvent être transmises des rongeurs à l’être humain. Au Sénégal, plusieurs restent peu détectées ou mal diagnostiquées, notamment la leptospirose, récemment identifiée à Saint-Louis chez des rongeurs, et souvent confondue avec le paludisme. Les rongeurs peuvent aussi servir de sentinelles : leur présence permet de détecter certains virus avant l’apparition de cas humains.
La démarche a de quoi retenir l’attention. Ambroise Dalecky, chercheur à l’IRD, exprime clairement l’ambition : faire sortir les résultats scientifiques des tiroirs pour les mettre à la disposition de tous – populations, élèves, agents de l’élevage, de la santé, de l’agriculture. Des comédiens jouent le rôle de rongeurs, de cultivateurs, de médecins, de parents. Le public rit, s’interroge, et repart avec des réflexes différents face à des situations du quotidien.
Ce modèle de redevabilité scientifique – la recherche publique qui se rend accessible plutôt que de rester confinée dans les institutions – est précieux. Il rappelle que le savoir produit avec des fonds publics a vocation à servir directement les citoyens. Et qu’une pièce de théâtre peut parfois faire ce qu’un communiqué officiel ne fera jamais.
Source : Agence de Presse Sénégalaise (aps.sn, 9 mars 2026 et 11 mars 2026) ; Site de l’IRD (ird.fr)

