fil de la semaine

[325]. Le Fil de la semaine – n°2 – Semaine du 2 au 7 mars 2026

Chaque semaine, le Divan Citoyen passe en revue l’actualité qui compte, pour comprendre, pas seulement pour savoir.

La semaine du 2 au 7 mars 2026 a posé des questions de fond sur la manière dont l’État gère ses structures, protège ses citoyens et répond de ses actes. D’un côté, une réforme du secteur parapublic qui touche au cœur de l’organisation de l’action publique. De l’autre, une controverse sanitaire qui teste la capacité des institutions à se contrôler mutuellement. Et en toile de fond, deux victoires dans le secteur de la pêche, l’une diplomatique, l’autre citoyenne, qui rappellent que les mobilisations de terrain peuvent changer les rapports de force, y compris face aux multinationales.

🏛️  CITÉS & ENJEUX PUBLICS

Le parapublic sénégalais en recomposition : 19 entités supprimées, 10 repositionnées

Lors du Conseil des ministres du 4 mars 2026, le Premier ministre Ousmane Sonko a annoncé la suppression de 19 entités du secteur parapublic et le repositionnement de 10 autres, dans le cadre d’un vaste chantier de rationalisation de l’État. Une mesure qui soulève immédiatement plusieurs questions pour les citoyens : qu’est-ce que le secteur parapublic, pourquoi ces structures existent-elles, et que signifie concrètement les supprimer ?

Le secteur parapublic sénégalais regroupe des agences, des établissements publics, des sociétés nationales et des fonds créés par l’État pour remplir des missions spécifiques telles que la promotion du tourisme, appui aux collectivités locales, financement de projets sociaux, etc. Ces entités fonctionnent en dehors de l’administration centrale, avec leurs propres budgets, leurs propres conseils d’administration et leurs propres personnels. Elles sont financées, en tout ou partie, sur les ressources publiques.

La question posée par cette réforme est celle de la valeur ajoutée réelle de ces structures par rapport à leur coût. Plusieurs rapports, dont ceux de la Cour des comptes et de l’OFNAC avaient, au fil des années, documenté des cas de doublons de compétences, de sureffectifs, de marchés opaques ou de missions mal définies. Le gouvernement actuel, qui avait fait de la rationalisation de la dépense publique l’un de ses axes prioritaires, met en acte une promesse formulée dès la campagne électorale.

Pour les agents concernés, la suppression d’une entité pose des questions concrètes de reconversion, de maintien des droits acquis et d’affectation dans d’autres services de l’État. Pour les citoyens, la suppression de certaines agences pourrait aussi signifier la disparition de services de proximité ou, à l’inverse, une meilleure intégration de ces services dans des ministères plus directement redevables devant le Parlement. L’enjeu, in fine, est celui de la qualité et de la transparence de la dépense publique.

Source : Gouvernement du Sénégal, communiqué du Conseil des ministres du 4 mars 2026 (presidence.sn, 4 mars 2026)

🩺  SANTÉ & SOCIÉTÉ

Affaire Softcare : entre clôture sanitaire et contrôle parlementaire

Le dossier Softcare illustre de façon saisissante la tension entre deux légitimités institutionnelles : celle de l’exécutif, qui a rendu ses conclusions, et celle du Parlement, qui entend exercer sa propre mission de contrôle indépendamment de celles-ci.

Pour mémoire, l’affaire porte sur les produits de la marque Softcare, principalement des couches pour bébés et des serviettes hygiéniques, soupçonnés d’être fabriqués à partir de matières premières périmées. Des alertes avaient circulé sur les réseaux sociaux, provoquant une inquiétude légitime auprès des consommateurs, en particulier des parents. Une mission d’information parlementaire avait été installée le 5 janvier dernier pour 30 jours.

Jeudi 5 mars, le ministre de la Santé Ibrahima Sy a déclaré en conférence de presse que les matières premières utilisées par Softcare « ne contiennent pas de substance dangereuse pour la santé ». La même entreprise a pris acte de ces conclusions et réaffirmé son engagement envers la sécurité de ses produits. Le dossier semblait ainsi officiellement clos du côté de l’exécutif.

Mais le lendemain, vendredi 6 mars, la Mission d’information parlementaire a publié un communiqué pour indiquer qu’elle poursuit ses travaux jusqu’au 5 avril 2026 au plus tard, « indépendamment des communications intervenues récemment dans l’espace public ». Le Bureau de l’Assemblée nationale avait en effet prorogé le mandat de la mission dès février. La mission précise qu’elle déposera un rapport qui fera l’objet d’un débat en séance plénière.

Cette situation soulève une question civique centrale : comment fonctionne le contrôle des produits de consommation courante au Sénégal, et qui en a la responsabilité ultime ? La coexistence d’une conclusion du ministère de tutelle et d’une enquête parlementaire toujours en cours n’est pas une anomalie. C’est précisément le fonctionnement normal d’une démocratie qui distingue pouvoir exécutif et pouvoir législatif. La séparation des pouvoirs n’est pas une abstraction constitutionnelle, elle protège concrètement les citoyens en évitant qu’une seule institution ait le dernier mot sur des questions qui touchent à leur sécurité quotidienne.

Source : Agence de Presse Sénégalaise (APS, aps.sn, 6 mars 2026)

De la santé publique nationale, le regard se déplace vers l’Afrique et vers ce que les institutions régionales disent, en creux, des politiques des États membres.

🌍  AFRIQUE & INSTITUTIONS

ICCAT : le Sénégal sort du banc des pays non coopérants

Le 5 mars 2026, la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (ICCAT) a officiellement levé l’identification du Sénégal comme « partie contractante non coopérante ». Une décision discrète en apparence, mais aux conséquences concrètes pour des milliers de pêcheurs et pour la réputation internationale du pays.

L’ICCAT est une organisation intergouvernementale créée en 1966 qui regroupe plus de 50 États. Sa mission est de coordonner la gestion durable des stocks de thonidés et d’espèces apparentées dans l’océan Atlantique. Concrètement, elle fixe des quotas de capture, impose des règles de déclaration des prises, surveille les pratiques des flottes et peut identifier les pays qui ne respectent pas ses recommandations. Cette identification, appelée « statut de pays non coopérant », n’est pas qu’une sanction symbolique, elle peut bloquer l’accès des navires battant pavillon sénégalais à certains marchés internationaux et fragiliser la position du pays dans les négociations d’accords de pêche.

Le Sénégal avait été placé sous ce statut en 2023, en raison de manquements dans la surveillance de sa flotte thonière et dans les contrôles portuaires de Dakar. En parallèle, l’Union européenne avait suspendu le renouvellement de son accord de pêche avec le Sénégal pour les mêmes raisons. La levée de cette identification, décidée lors de la 29e réunion ordinaire de l’ICCAT à Séville en novembre 2025 et annoncée publiquement ce 5 mars, fait suite à la présentation par la délégation sénégalaise des mesures correctives mises en œuvre : amélioration de la surveillance en mer, publication de la liste des licences de pêche, audit de la flotte et renforcement des contrôles à quai.

Pour les pêcheurs artisanaux, cette décision est perçue comme une reconnaissance des efforts engagés. Elle constitue aussi un signal aux partenaires internationaux, Union européenne en tête, que les réformes du secteur halieutique sont réelles et documentées. La question qui demeure est celle de la durabilité de ces réformes et de leur traduction effective sur le terrain, au-delà des engagements diplomatiques.

Source : Ministère des Pêches et de l’Économie maritime du Sénégal, communiqué officiel (RTS, rts.sn, 5 mars 2026)

Cette victoire diplomatique dans le secteur de la pêche prend tout son sens quand on la met en regard d’une autre victoire — plus citoyenne, plus longue à construire, et portée par des hommes et des femmes du quai de Guet-Ndar.

🔍  DÉCRYPTAGE : VRAI OU FAUX

Notion : L’effet de vérité illusoire — pourquoi une rumeur répétée finit par sembler vraie

Cette rubrique s’arrête cette semaine sur un mécanisme cognitif documenté, plutôt que sur une rumeur en circulation. Comprendre comment fonctionne notre cerveau face à la répétition d’une information est peut-être le meilleur outil de vigilance que Divan Citoyen puisse offrir à ses lecteurs.

L’effet de vérité illusoire, appelé en anglais illusory truth effect, est un phénomène bien établi en psychologie cognitive. Son principe est simple : plus une affirmation est entendue ou vue, plus elle paraît vraie, indépendamment de son contenu réel. Ce n’est pas une question de naïveté ou d’inattention. C’est un raccourci que le cerveau emprunte naturellement : une information familière est perçue comme fluide à traiter, et cette fluidité est interprétée à tort comme un signe de crédibilité.

Pour le citoyen, les conséquences sont concrètes. Une rumeur qui circule massivement sur WhatsApp ou X, même fausse, même démentie, gagne en apparence de véracité à chaque partage. Un démenti, aussi clair soit-il, ne peut pas effacer entièrement l’effet de familiarité créé par la première exposition à l’information erronée. Des chercheurs comme Hasher, Goldstein et Toppino (1977) puis plus récemment Fazio et al. (2015) ont montré que cet effet persiste même chez des personnes informées et critiques.

Ce mécanisme explique en partie pourquoi certaines désinformations perdurent malgré les fact-checks : le correctif apporte une information nouvelle, mais la rumeur, elle, a déjà bénéficié de plusieurs cycles de répétition. Il explique aussi pourquoi les organismes de vérification comme Africa Check préconisent de ne pas reproduire intégralement une fausse affirmation dans les démentis parce que répéter la rumeur pour la corriger risque d’en renforcer la familiarité.

Que faire face à cela ? Avant de partager une information, s’interroger sur sa source d’origine, pas sur la personne qui l’a transmise, mais sur qui l’a produite. Se méfier de la sensation de « ça me semble logique » : cette sensation est souvent de la familiarité déguisée, pas de la vérification. Et considérer que la prudence dans le partage est elle-même un acte citoyen.

Source : Hasher, Goldstein & Toppino, Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior (1977) ; Fazio et al., Journal of Experimental Psychology (2015) ; Africa Check, africacheck.org

De la vigilance informationnelle, le fil nous ramène à une mobilisation concrète, celle de femmes et d’hommes qui, au lieu de subir, ont choisi d’agir.

🤝  ESPACE CITOYEN

Langue de Barbarie : six ans de combat, une décision internationale

Au quai de pêche de Guet-Ndar, à Saint-Louis, les pêcheurs artisanaux ont célébré cette semaine ce qu’ils appellent eux-mêmes une « victoire historique ». Une célébration qui mérite qu’on en comprenne toute la portée.

L’Association des pêcheurs artisanaux de Saint-Louis (APALS) et l’ONG Lumière Synergie pour le Développement (LSD) mènent depuis plus de six ans un combat contre les impacts du projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), exploité par les multinationales BP et Kosmos Energy au large des côtes sénégalo-mauritaniennes. Ce projet a placé des installations offshore au-dessus du récif de Diattara, qui constitue l’une des principales zones de pêche des communautés de la Langue de Barbarie. Depuis lors, les pêcheurs se sont vus interdire l’accès à leur zone de travail traditionnelle, parfois refoulés par la marine à plusieurs kilomètres de leurs zones habituelles. Leurs revenus ont chuté. Les compensations promises, notamment six récifs artificiels, n’ont pas été honorées.

Face à cette situation, APALS et LSD n’ont pas seulement protesté : ils ont documenté, organisé, et fait appel aux mécanismes juridiques internationaux. En août 2024, une plainte formelle a été déposée devant le Point de Contact National (PCN) britannique de l’OCDE qui est le mécanisme chargé de surveiller le respect, par les multinationales, des principes directeurs de l’OCDE en matière de conduite responsable des entreprises. La plainte dénonçait l’absence de consultations réelles avec les communautés et les impacts environnementaux, sociaux et économiques du projet.

Le 6 février 2026, le gouvernement britannique a rendu sa décision : il reconnaît officiellement la légitimité des griefs présentés par les pêcheurs et ouvre une procédure de médiation entre les communautés et BP. Cette décision a été largement célébrée à Saint-Louis cette semaine. Pour les pêcheurs, elle valide six ans d’efforts collectifs. Pour Fama Sarr, secrétaire adjointe du Conseil local de la pêche artisanale et présidente de l’union locale des femmes transformatrices, elle n’est pas un point d’arrivée : « Cette plainte a été une victoire pour nous, mais on ne va pas dormir sous nos lauriers. »

Ce combat a une valeur qui dépasse Saint-Louis. Il montre qu’une communauté locale, même sans ressources juridiques importantes, peut utiliser les mécanismes internationaux pour faire valoir ses droits face à une grande entreprise. Il rappelle aussi que l’exploitation des ressources naturelles (gaz, pétrole, pêche) ne peut pas se faire sans la participation effective des populations concernées.

Source : Ndarinfo (ndarinfo.com, semaine du 2-7 mars 2026) ; APS (aps.sn, 18 février 2026) ; SenePlus (seneplus.com)

Cette mobilisation citoyenne a un visage. Celui d’une femme qui, depuis les quais de Saint-Louis, a porté un combat au niveau international.

✨  COUP DE PROJECTEUR

Fama Sarr — quand les femmes transformatrices de Saint-Louis s’imposent dans le droit international

Fama Sarr n’est pas juriste. Elle n’a pas de bureau à Bruxelles ni de contact à l’OCDE. Elle est secrétaire adjointe du Conseil local de la pêche artisanale (CLPA) de Saint-Louis et présidente de l’union locale des femmes transformatrices de poisson, ces femmes qui, depuis des générations, conditionnent, fument, sèchent et vendent le produit de la mer sur la Langue de Barbarie.

Depuis 2019, le projet gazier GTA a transformé leur quotidien. La zone de Diattara, plus grand récif naturel de Saint-Louis, est devenue une zone interdite. Les captures ont chuté. Les revenus se sont effondrés. Et les promesses de compensation des compagnies pétrolières sont restées, pour l’essentiel, lettre morte.

Face à cela, Fama Sarr et les membres de son union ont choisi de ne pas rester spectatrices. Elles ont participé aux ateliers de stratégie organisés par l’ONG LSD. Elles ont documenté leurs pertes. Elles ont témoigné. Elles ont soutenu la démarche de plainte auprès du PCN britannique de l’OCDE, un mécanisme que peu de communautés rurales dans le monde ont utilisé avec succès contre une multinationale du calibre de BP.

La décision rendue en février 2026 valide cette démarche. Elle reconnaît que les femmes transformatrices, les pêcheurs à la ligne, les communautés de la Langue de Barbarie avaient raison de se plaindre et que BP avait des obligations qu’elle n’a pas honorées. Fama Sarr l’a dit clairement lors de la célébration de Guet-Ndar : la bataille n’est pas terminée. Elle exige que BP revienne autour d’une table et prenne en compte les recommandations des communautés.

Ce Coup de projecteur est aussi un rappel : dans le secteur de la pêche, comme dans d’autres, les femmes sont souvent les premières touchées par les impacts des grands projets économiques, et les dernières associées aux décisions qui les concernent. Quand elles s’organisent, comme à Saint-Louis, elles changent les rapports de force.

Source : Ndarinfo (ndarinfo.com) ; Coalition pour des accords de pêche équitables (capecffa.org) ; VivAfrik (vivafrik.com, 12 février 2026)

Le Fil de la semaine est une production du Divan Citoyen. Consultez notre démarche éditoriale

💛 Soutenir le Divan

Si vous avez apprécié votre visite sur le site, vous pouvez offrir un jeton pour le bissap. Chaque contribution permet de soutenir un article de plus, un forum de plus, une voix citoyenne de plus.

🥤 Offrir un bissap
📅 Agenda citoyen
JANVIER A DECEMBRE 2026
Forum Public Saison 5
En ligne — Compte X (ex-Twitter) du Divan Citoyen
31 OCTOBRE au 13 NOVEMBRE 2026
Jeux olympiques de la jeunesse - JOJ DAKAR 2026
Dakar, Sénégal
📊 Notre catalogue
345
articles publiés depuis 2016
10 ans d'engagement citoyen
❓ Question citoyenne
Une question sur la gouvernance ou vos droits civiques ?
Poser ma question →
💡 Sujet de débat
Un sujet vous tient à cœur ? Proposez-le pour le prochain Forum Public.
Proposer un sujet →

Vous exprimer sur le sujet

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: La réussite est au bout de l'effort. Réessaie encore !!