[327]. L’Iran n’a pas menacé le Sénégal : décryptage d’un fake news

Nous portons à la connaissance de l’opinion publique que l’information actuellement en circulation, en lien avec cette publication sur les réseaux sociaux, est infondée et ne reflète en rien la réalité.

C’est par ces mots que le Ministère sénégalais de l’Intégration Africaine et des Affaires Etrangères et des Sénégalais de l’Extérieur a réagi le 9 mars 2026 à ce qu’il qualifie de publication « infondée ». Il réagissait à un post diffusé sur la page Facebook d’un « média d’actualité » dénommé « Sahélien » le 7 mars 2026.

Sahélien avait en effet une citation qu’il atttribuait au ministre iranien des Affaires étrangères, lequel réagissait aux déclarations du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye condamnant les frappes aériennes sur les bases américaines au Moyen‑Orient :

[…] Je peux dire avec étonnement que nous avons lu la déclaration du président du Sénégal […] Qu’il sache que nous avons des missiles à portée des bases américaines au Sénégal et que nous n’hésiterons pas à les anéantir s’il rejoint vraiment le camp des agresseurs ».

Ce post qui a donc circulé au début du mois de mars 2026 sur les réseaux sociaux constitue un cas d’école. L »on s’est retrouvé en présence d’une fausse déclaration attribuée à un responsable étranger (iranien) nommément désigné, démentie publiquement et conjointement par deux gouvernements (sénégalais et iraniens), laquelle déclaration a ensuite été labellisée par un mécanisme de fact-checking du réseau social Facebook.

Ce type de traitement est suffisamment rare pour mériter qu’on s’y attarde. Nous essayerons également de comprendre l’environnement qui aurait pu rendre « crédible » cette fausse information.

Ce qui a circulé

À partir du 6 mars 2026, une publication a commencé à se diffuser sur Facebook. Selon la vérification publiée par Dubawa/Africa Check, la publication aurait été initialement diffusée par la page Facebook « Abdoul Majid Officiel » le 6 mars 2026, avant d’être reprise et amplifiée par des pages à plus forte audience, dont Sahélien – nommément citée dans le communiqué de l’ambassade iranienne elle-même.

C’est également sur le post de Sahélien que le ministère sénégalais de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères a réagi pour alerter et apporter son démenti.

Le contenu mis en circulation avait toutes les apparences d’une information sérieuse : il prenait la forme d’une citation directe attribuée au ministre iranien des Affaires étrangères, le Dr Abbas Araghchi, en réaction à la « position » du président sénégalais Bassirou Diomaye FAYE sur les frappes américaines contre l’Iran.

Le format utilisé était celui d’une déclaration officielle :

  • un nom,
  • un titre,
  • une citation entre guillemets, parfois accompagnée de visuels imitant des captures d’écran de dépêches.

Aucune source primaire n’a pourtant été fournie à l’appui de ce post. Ni enregistrement audio, ni document officiel, ni dépêche d’agence vérifiable, ni référence à une conférence de presse ou à un canal diplomatique iranien.

Les réactions des gouvernements

Le 9 mars 2026, le ministère sénégalais de l’Intégration Africaine et des Affaires Etrangères et des Sénégalais de l’Extérieur (MIAAESE), dirigé par Cheikh Niang, a été le premier à réagir, qualifiant publiquement l’information d’« infondée » et précisant qu’elle « ne reflète en rien la réalité ». Le ministère a appelé les citoyens à s’en remettre exclusivement aux canaux officiels pour s’informer sur la diplomatie du pays.

Le 10 mars, les deux parties ont formalisé leur position dans un démenti conjoint : le MIAAESE et l’ambassade de la République islamique d’Iran à Dakar ont publié simultanément des communiqués réfutant les propos attribués à Araghchi, les qualifiant de « totalement infondés » et de « fabrication ». Fait notable : le communiqué de l’ambassade iranienne nommait explicitement les pages Sahélien et 237 Online comme sources des publications mensongères — un niveau de précision inhabituel pour un communiqué diplomatique.

Le même communiqué révèle un élément qui rend la fausse citation encore plus absurde : un entretien téléphonique avait récemment eu lieu entre le Dr Araghchi et son homologue sénégalais Cheikh Niang. Lors de cet échange, le ministre iranien avait au contraire exprimé sa gratitude pour les positions jugées « positives et responsables » de Dakar, et salué les gestes de solidarité du président Faye envers le peuple iranien.

En amont, dès le 3 mars, l’ambassadeur iranien en poste à Dakar, Hassan Asgari, avait déjà pris position publiquement via l’Agence de Presse Sénégalaise (APS), indiquant que le Sénégal pouvait jouer un rôle de médiateur dans le conflit au Moyen-Orient, posture radicalement opposée à celle que lui prêtait la fausse citation.

Il faut souligner la rareté de ce geste bilatéral : deux États souverains aux positionnements géopolitiques distincts s’accordent pour démentir publiquement et conjointement une même information, en désignant nommément les vecteurs de diffusion. C’est un signal fort, qui indique à la fois la gravité perçue de la circulation de ce contenu et son caractère manifestement fabriqué.

Ce que le fact-checking a confirmé

Dubawa, une organisation de vérification des faits affiliée au réseau Africa Check et partenaire du programme Third-Party Fact-Checking de Meta pour l’Afrique de l’Ouest, a publié une vérification formelle de ce contenu. Son verdict : FAUX. La vérification conclut que la déclaration attribuée au ministre iranien est « inventée de toute pièce », qu’aucune trace n’en apparaît dans les communications officielles du ministère iranien ni dans les médias iraniens, et que le message comporte « plusieurs incohérences » incompatibles avec les standards de la communication diplomatique.

C’est cet article de Dubawa/Africa Check qui a déclenché le mécanisme automatique de labellisation « Fausses informations » de Facebook sur les publications concernées — visible notamment sur la page Sahélien, où une fenêtre d’alerte renvoie vers la vérification.

Vous pouvez retrouver l’intégralité de la vérification faite par Dubawa ici

Pourquoi cette intox a pu proliférer

Plusieurs éléments permettent de comprendre pourquoi ce contenu a trouvé un terrain favorable :

Depuis fin février 2026, des frappes menées par Israël et les Etats-Unis contre l’Iran ont déclenché une forte activité informationnelle. Cet infox s’est donc naturellement greffée dans une actualité réelle que les audiences, africaines notamment, suivent avec beaucoup d’attention.

Le Sénégal entretient par ailleurs des relations diplomatiques avec l’Iran, Israël et les Etats-Unis, avec un dispositif américain en Afrique de l’Ouest. Même si les Etats-Unis n’ont pas de base militaire permanente au Sénégal au sens strict, un partenariat stratégique lie les deux pays dans le cadre du programme AFRICOM crée en 2007. Le Sénégal est signataire d’un accord de coopération en matière de défense avec les États-Unis, qui encadre les exercices conjoints, les formations et les accès logistiques, notamment dans le cadre du programme ACOTA (African Contingency Operations Training and Assistance).

Cette relation crée donc un espace qui pourrait rendre cohérente une telle déclaration, notamment pour un acteur peu familier des positions officielles de la capitale sénégalaise. Or dès le déclenchement des hostilités, le gouvernement du Sénégal avait exprimé sa « profonde préoccupation » face à l’escalade, condamné l’usage de la force et appelé au respect de l’intégrité territoriale des Etats. Cette posture rendait peu vraisemblable l’image d’un Sénégal « rejoignant le camp de l’agresseur ».

Le procédé est aussi peu commun dans la diffusion de la désinformation. Attribuer une déclaration directe à un responsable nommément désigné peut s’avérer efficace comme technique dans la désinformation liée à la géopolitique. La citation directe crée une impression d’authenticité et peut-être rapidement partagée avant que des vérificateurs ne s’y intéressent.

Ce que cette infox nous apprend

Cette infox qui a fait l’objet d’un démenti des gouvernements sénégalais et iranien, d’une vérification par Dubawa et d’un signalement sur le réseau social Facebook, était du contenu construit et non une rumeur approximative. Les acteurs qui ont produit ce contenu ont choisi un nom réel, un titre exact, une citation formulée dans le registre du langage diplomatique, une insertion dans une actualité que tout le monde suit avec inquiétude.

Les acteurs qui produisent ce type de contenu prennent le temps de chercher le format le plus crédible, le moment le plus propice, le levier émotionnel le plus efficace. Une réaction émotionnelle face à un contenu qui suscite de l’indignation, de l’inquiétude, le réflexe du partage « au cas où » est somme toute normale. de cette nature est normale. Dans cet exemple, il s’agit d’une menace militaire contre un pays africain souverain, formulée dans un contexte de conflit réel avec des belligérants qui ont des relations poussées avec le Sénégal.

Ce n’est pas une question de naïveté ou de manque d’information, c’est le résultat d’une technique rodée qui exploite nos mécanismes d’attention et de réaction. Reconnaître cela, c’est une première étape pour prendre du recul.

Pour ceux qui veulent aller plus loin, quelques réflexes peuvent aider à ralentir ce mécanisme la prochaine fois :

  • Identifier la source primaire. Une déclaration officielle d’un ministre des Affaires étrangères laisse toujours une trace vérifiable : site du ministère, dépêche d’agence, compte rendu de conférence de presse. Ambassades et ministères disposent de pages actives. Son absence est un signal d’alerte en soi.
  • Prêter attention au format. La citation directe attribuée à un responsable nommément désigné est l’un des procédés les plus courants de la désinformation géopolitique. Plus elle semble précise et percutante, plus elle mérite un temps d’arrêt.
  • Consulter les organismes de vérification. Des organisations comme Africa Check et son réseau de partenaires publient régulièrement des vérifications sur les contenus circulant en Afrique francophone. Elles ne couvrent pas tout, mais elles constituent un point de départ utile.

Et si un contenu vous parait suspect, contactez-les ! C’est un bon geste pour commencer


Quelques sources pour aller plus loin : Dubawa / Africa Check (dubawa.org, mars 2026) ; La Nouvelle Tribune (lanouvelletribune.info, 10 mars 2026) ; Terangatimesn.com (10 mars 2026) ; Agence de Presse Sénégalaise, déclaration de l’ambassadeur iranien Hassan Asgari (aps.sn, 3 mars 2026) ; Seneweb (seneweb.com, 9 et 10 mars 2026) ; Senenews (senenews.com, 9 mars 2026).

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