fil de la semaine

[351]. Le Fil de la semaine – Edition n°16 – Semaine du 7 au 13 juin 2026

Cette semaine, le Sénégal a navigué entre plusieurs registres à la fois : l’argent public dont on ignore encore où il est allé, les données de santé dont personne ne garantit encore la protection, une banque centrale qui tient sa ligne face aux tempêtes du monde, et une équipe nationale dont les images de contrôle de sécurité ont enflammé les réseaux avant même que le Mondial ne commence. Pendant ce temps, une plateforme citoyenne naissait discrètement à Dakar, et un Sénégalais s’apprêtait à accueillir le monde pour parler de l’école. Ce fil essaie de relier tout cela.

🏛️ Affaire ASER–AEE Power : quand un marché d’électrification rurale finit devant la justice espagnole

Le 5 juin 2026, le Parquet judiciaire financier a publié un communiqué confirmant la saisine d’un juge d’instruction et la jonction de trois procédures distinctes liées au contrat conclu entre l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER) et la société espagnole AEE Power EPC. Le 12 juin, le député et leader du parti République des Valeurs, Thierno Alassane Sall, a tenu une conférence de presse pour présenter des relevés bancaires qu’il affirme avoir obtenus dans le cadre d’une procédure judiciaire ouverte à Madrid.

Pour comprendre l’enjeu, il faut revenir à l’objet du contrat. L’ASER est l’agence publique chargée d’étendre l’accès à l’électricité dans les zones rurales du Sénégal. Le projet en cause devait connecter environ 1 600 localités pour un montant total de 140 millions d’euros, financé par la banque espagnole Banco Santander avec la garantie de l’agence publique espagnole CESCE. Le ministère des Finances sénégalais est le débiteur officiel de ce prêt, ce qui signifie que c’est l’argent des contribuables sénégalais qui garantit et remboursera ce financement, quoi qu’il advienne du projet sur le terrain.

C’est là que les interrogations commencent. Selon les documents présentés par Thierno Alassane Sall — obtenus dans le cadre d’une procédure espagnole intitulée Diligencias Previas 140/2026 —, le compte d’AEE Power EPC chez Banco Santander affichait un solde de 22 020 euros avant le 11 juin 2024. Ce jour-là, trois virements totalisant environ 55,99 millions d’euros y ont été versés, correspondant aux premières avances du contrat. Ces affirmations restent à ce stade des allégations portées par un acteur politique dans le cadre d’une procédure en cours : les investigations judiciaires, aussi bien sénégalaises qu’espagnoles, n’ont pas encore produit de conclusions officielles.

Ce que l’on sait de manière établie : le Parquet financier a confirmé l’ouverture d’une information judiciaire, la jonction de plusieurs plaintes et la poursuite des investigations par la Section de recherches de Dakar. Une procédure préliminaire pour « appropriation indue » a également été ouverte en Espagne, où un juge madrilène a ordonné à AEE Power EPC de fournir le détail de l’utilisation des fonds. Plus d’un an après les premiers versements, selon plusieurs sources, aucun chantier visible n’aurait été lancé dans les localités concernées — point qui n’a pas encore fait l’objet d’une vérification officielle exhaustive.

Ce dossier pose une question que tout citoyen peut s’approprier : comment un marché public d’électrification rurale — financé par l’État, garanti par l’État, destiné aux populations les plus éloignées du réseau — est-il suivi, contrôlé et rendu compte ? Quels mécanismes de transparence existent entre la signature d’un contrat et l’allumage d’une ampoule dans un village de Saraya ou de Kédougou ? La suite de cette affaire mérite d’être suivie dans cet esprit-là.

Source : Parquet judiciaire financier, communiqué LinkedIn (5 juin 2026) ; Senenews, Senego, Xibaaru (12 juin 2026)

🩺 Données de santé au Sénégal : à qui appartient votre dossier médical numérique ?

Le 10 juin 2026, lors de son assemblée générale ordinaire à Dakar, la coalition Transform Health a appelé à l’accélération du processus d’adoption d’un projet de loi sur la santé numérique. Le message est direct : la transformation numérique du système de santé sénégalais est en cours, mais elle se déploie sans cadre juridique pour protéger les données des patients.

Transform Health est une coalition créée en août 2023 qui regroupe aujourd’hui plus de trente-cinq organisations de la société civile, des réseaux de jeunes, de femmes et d’acteurs communautaires présents dans les quatorze régions du Sénégal. Sa mission est de s’assurer que la digitalisation du secteur sanitaire profite aux populations et ne se résume pas à une modernisation administrative sans portée citoyenne.

La situation qu’elle décrit est concrète. Le Sénégal a adopté une stratégie nationale de santé numérique 2025-2035 et bénéficie d’un financement de 50 millions de dollars de la Banque mondiale pour déployer des services de télémédecine, de dossiers médicaux électroniques et d’autres outils numériques. Le gouvernement a inscrit la santé dans son New Deal technologique, et deux ministères — Communication et Santé — se sont rencontrés en avril 2025 pour poser les bases d’un projet de loi. Mais ce texte n’a toujours pas été adopté en Conseil des ministres, ni transmis à l’Assemblée nationale.

Ce vide juridique n’est pas anodin. Sans loi, il n’existe pas de règles claires sur qui peut collecter vos données de santé, dans quel but, avec quelle durée de conservation, sous quelle protection contre une utilisation commerciale ou une fuite. Un dossier patient numérique est une ressource d’une sensibilité extrême : il peut révéler des maladies chroniques, des antécédents psychiatriques, des grossesses, des traitements. Dans d’autres pays, des scandales liés à la revente ou au piratage de données médicales ont eu des conséquences directes sur l’emploi, les assurances et la vie privée des personnes concernées.

La coalition Transform Health ne s’oppose pas à la numérisation — elle en est l’un des promoteurs. Elle pose la question dans l’ordre : d’abord un cadre légal, ensuite le déploiement. La demande adressée à la Primature, au Conseil national du numérique et à l’Assemblée nationale est précise : adopter le projet de loi pour que l’innovation ne devance pas la protection des citoyens.

Source : APS, APAnews, Allafrica (10 juin 2026) ; RTS, La Snews (historique du dossier)

🌍 La BCEAO maintient ses taux : ce que décide la banque centrale commune des huit

Le 10 juin 2026, le Comité de politique monétaire de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest s’est réuni à son siège de Dakar et a décidé de maintenir son principal taux directeur à 3 %, ainsi que le taux du guichet de prêt marginal à 5 %. Ces niveaux sont en vigueur depuis le 16 mars 2026, date à laquelle ils avaient déjà été abaissés de 25 points de base par rapport aux 3,25 % et 5,25 % précédents.

Avant de mesurer la portée de cette décision, il faut rappeler ce qu’est la BCEAO. La Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest est l’institution monétaire commune du Bénin, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée-Bissau, du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo — les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Fondée en 1962, elle a son siège à Dakar. Son gouverneur est Jean-Claude Kassi Brou. Elle est la seule à émettre le franc CFA dans ces huit pays et la seule à définir les conditions dans lesquelles les banques commerciales peuvent se refinancer. Les décisions qu’elle prend deux fois par an ne résultent pas d’un arbitrage sénégalais : elles sont le produit d’une analyse partagée entre huit économies souveraines.

Le taux directeur est le taux auquel la BCEAO prête de l’argent aux banques commerciales. Quand ce taux baisse, les banques peuvent emprunter moins cher, et elles sont supposées répercuter cette facilité sur les crédits accordés aux entreprises et aux particuliers. Quand il monte, l’inverse se produit : le crédit se renchérit, ce qui ralentit l’économie mais contient l’inflation. Le maintien à 3 % signifie que la BCEAO estime que le niveau actuel est adapté à la situation : ni besoin de stimuler davantage, ni besoin de freiner.

Le contexte justifie cette prudence. L’inflation dans l’UEMOA s’est établie à -0,2 % au premier trimestre 2026 — légère déflation, liée notamment à la bonne campagne agricole et à la baisse des prix importés. La croissance économique de l’Union reste solide à 6,1 % sur la même période. Mais des risques extérieurs pèsent : les tensions au Moyen-Orient ont entraîné la fermeture du détroit d’Ormuz, ce qui fait monter les prix de l’énergie et les coûts du fret maritime. Le FMI a révisé à la baisse ses prévisions de croissance mondiale de 0,2 point en avril 2026.

Pour un citoyen ordinaire, une inflation légèrement négative signifie que les prix ont en moyenne légèrement baissé — ce qui peut paraître une bonne nouvelle, mais qui peut aussi traduire une demande intérieure fragile. La BCEAO anticipe un retour de l’inflation à 1,6 % sur l’ensemble de l’année 2026, sous l’effet du renchérissement attendu de l’énergie. C’est dans cet équilibre incertain que la banque centrale a choisi, cette semaine, de ne pas bouger.

Source : BCEAO, communiqué officiel (10 juin 2026) ; APS, Financial Afrik, ActuNiger (10-12 juin 2026)

🔍 Les Lions fouillés aux États-Unis : une procédure standard transformée en « humiliation » par des contenus fabriqués

Attention : les contenus décrits dans cette rubrique incluent une image générée par intelligence artificielle et un faux article imitant un grand journal américain. Leur description ici vise à identifier les mécanismes de désinformation à l’œuvre, pas à en relayer le contenu.

Le 7 juin 2026, à l’aéroport de Raleigh-Durham en Caroline du Nord, des joueurs et membres du staff de l’équipe nationale sénégalaise de football ont été filmés lors d’un contrôle de sécurité sur le tarmac, avant un vol privé vers San Antonio dans le cadre de leur préparation au Mondial 2026. La vidéo, postée sur les réseaux sociaux, a été massivement partagée à partir du 8 juin. La Fédération sénégalaise de football a démenti toute humiliation ou traitement anormal, précisant qu’il s’agissait d’une procédure standard organisée au départ — et non à l’arrivée — et que la délégation avait été bien traitée. La même procédure avait été appliquée à l’équipe nationale belge à Atlanta en mars 2026.

Jusqu’ici, la controverse relève d’une interprétation d’images réelles, sans contenu faux. Mais deux productions fabriquées s’y sont greffées dans les heures suivantes. La première est une photographie générée par intelligence artificielle, diffusée par des comptes marocains, montrant le sélectionneur Pape Thiaw en train d’être fouillé au corps. L’image est fausse. La seconde est un faux article présenté comme une publication du Washington Post, affirmant que des « objets rituels » et des « amulettes » auraient été saisis dans les bagages de la délégation sénégalaise. L’URL affichée dans la capture d’écran est invalide. Aucun article correspondant n’existe sur le site du quotidien américain. La rédaction des Observateurs de France 24 a enquêté et documenté ces deux fabrications dans un article publié le 10 juin 2026.

Ce cas illustre une séquence de désinformation en trois temps que les spécialistes de l’éducation aux médias nomment l’escalade de contexte : d’abord une image réelle sortie de son contexte initial, ensuite une image fabriquée par IA qui vient « confirmer » l’interprétation fausse, enfin un faux article imitant un média de référence — ce que le Divan Citoyen a déjà documenté sous le nom de contrefaçon de marque médiatique. Chaque étape emprunte la crédibilité de l’étape précédente. Le résultat est un récit cohérent et émotionnellement chargé — la « humiliation » des joueurs africains dans un pays occidental — qui circule indépendamment des démentis.

Le contexte aggrave la vitesse de propagation. Cette séquence s’est produite au moment où un arbitre somalien s’était vu refuser l’accès au sol américain et où la délégation iranienne avait été bloquée au Mexique — des faits réels qui ont rendu l’interprétation raciste de la vidéo sénégalaise immédiatement plausible pour de nombreux internautes.

À ce stade, aucun organisme de fact-checking sénégalais — Africa Check, Le Soleil Fact ou la Maison des Reporters — n’a publié de vérification spécifique sur cet épisode. La vérification documentée disponible est celle des Observateurs de France 24 (10 juin 2026).

Source : France 24 / Les Observateurs (10 juin 2026) ; FSF communiqué ; Seneweb, Afrik.com (8-11 juin 2026)

🤝 MUTATIONS : un espace citoyen indépendant se dote d’une structure

Le 6 juin 2026, l’association MUTATIONS a tenu son assemblée générale constitutive à Dakar. Elle est portée par Mass Thiam, ancien directeur général de la Société nationale de gestion des déchets (Sonaged). Son document fondateur, intitulé L’Appel de Dakar, interpelle directement les citoyens et la diaspora sénégalaise : « Nous croyons au Sénégal et au génie de son peuple. Nous croyons en sa jeunesse, en ses talents, en ses territoires, en sa diaspora et en sa force de création. » La devise retenue — « Ensemble, construisons. Ensemble, transformons » — dit l’ambition d’une plateforme qui se veut espace d’action collective autant que de réflexion.

MUTATIONS se présente comme une plateforme citoyenne indépendante — ni parti politique, ni ONG classique — articulant cercles de savoirs thématiques, ateliers, productions collectives et initiatives locales, avec un déploiement territorial prévu dans les régions.

Ce lancement intervient dans un moment singulier pour la société civile sénégalaise. Le chercheur Laurent Bonardi publie simultanément Refonder la société civile sénégalaise (NEAS), dans lequel il diagnostique une crise de légitimité des organisations existantes face aux nouvelles générations : beaucoup fonctionnent encore selon des logiques déconnectées des attentes d’une population jeune et numérique. La société civile, dit-il, ne peut plus seulement être une force de contestation — elle doit aussi devenir un espace de proposition et de reconstruction du lien social.

Que l’un des initiateurs soit un ancien responsable d’une grande institution publique, choisissant de porter ce projet en dehors de tout cadre partisan, est lui-même un signal sur les trajectoires que prennent certains acteurs dans le contexte de recomposition politique actuel. La question reste ouverte : comment des espaces citoyens indépendants peuvent-ils exister et peser lorsque la polarisation politique tend à absorber toutes les énergies militantes ?

Source : Allafrica (8 juin 2026) ; X @DivanCitoyen / Adam Thiam Cox (8 juin 2026) ; The Conversation Africa / Laurent Bonardi (juin 2026)

Amadou Ly et le Prix Yidan : l’enseignement bilingue sénégalais convoque le monde à Dakar

Du 29 juin au 1er juillet 2026, Dakar accueillera pour la première fois sur le continent africain la Conférence du Prix Yidan, sous le thème « Libérer le potentiel de l’Afrique : le rôle de l’éducation dans une nouvelle ère de développement ». La conférence est co-organisée par la Fondation du Prix Yidan, l’Association pour le développement de l’éducation en Afrique (ADEA) et ARED, sous les auspices du ministère de l’Éducation nationale. Quelque 200 délégués sont attendus : ministres, chercheurs, praticiens et bailleurs de fonds dont la Fondation Gates, la Fondation Mastercard et l’UNESCO IIEP.

Le Prix Yidan est la plus dotée des distinctions mondiales dans le domaine de l’éducation. Son lauréat 2025 pour le développement de l’éducation est un Sénégalais : Mamadou Amadou Ly, directeur général d’ARED, une organisation spécialisée dans l’apprentissage multilingue fondamental. C’est en grande partie grâce à lui que cette conférence se tient à Dakar.

Le travail qu’il porte, et que la conférence mettra en avant, concerne le Modèle harmonisé d’enseignement bilingue au Sénégal, le MOHEBS. Ce modèle repose sur une conviction pédagogique dont la recherche internationale accumule les preuves : un enfant apprend mieux à lire, à compter et à raisonner lorsqu’il est d’abord instruit dans sa langue maternelle. Au Sénégal, des millions d’enfants entrent à l’école primaire en ayant pour seule langue le wolof, le pulaar, le sérère ou le diola, et se retrouvent confrontés à un enseignement exclusivement en français. Le MOHEBS propose d’enseigner dans les langues nationales parallèlement au français, de façon structurée et progressive.

Cette question n’est pas secondaire. Elle touche à la souveraineté éducative, à l’équité entre enfants des villes et des zones rurales, au taux de décrochage scolaire et à la capacité réelle des élèves à maîtriser les savoirs fondamentaux — lire, écrire, compter — à la fin du primaire. Que Dakar soit choisie pour accueillir la première édition africaine de cette conférence, et qu’un Sénégalais en soit la figure centrale, dit quelque chose sur la reconnaissance internationale d’une expérience locale. Ce qui se construit dans les classes de brousse peut, parfois, inspirer le monde.

Source : APS (11 juin 2026) ; Dakaractu, Pressafrik ; Yidan Prize Foundation / APO Group (12 juin 2026)

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