[345]. Fake couv : la contrefaçon de marque médiatique au Sénégal

Le 12 mai 2026, une image qui ressemble trait pour trait à la Une du quotidien Yoor-Yoor Bi circule sur les réseaux sociaux. La copie est presque parfaite avec le même logo du journal, la même mise en page et les mêmes couleurs. Il y’a jusque le titre qui a changé, la publication s’appelle désormais Njoolor-Bi et son contenu a été fabriqué de toutes pièces. Pour le Conseil pour l’Observation des Règles d’Éthique et de Déontologie dans les Médias (CORED), ce n’est pas une parodie mais une manipulation délibérée de l’information.

Quels sont les enjeux autour de cette pratique ? Imaginez recevoir sur votre messagerie WhatsApp la Une d’un journal que vous lisez depuis des années. Le logo est le bon, les couleurs aussi, la mise en page vous est familière mais lorsque vous entamez la lecture, la manière dont l’information est traitée vous surprend et peut-être même vous choque (mode émotionnel activé). Sans attendre, vous la partagez à votre tour sur votre réseau sans vous rendre compte que ce contenu n’existe pas. C’est le principe de la fake couv ou fausse couverture

La fake couv consiste donc à reproduire fidèlement l’apparence d’un journal reconnu pour y glisser un contenu inventé. La tromperie repose sur la confiance que vous avez construite, au fil des années, envers un titre que vous connaissez. C’est cette confiance qui est détournée parce que le média victime de cette pratique, n’a rien publié de tel. Dans l’esprit du lecteur que vous êtes, le mal est fait.

Un phénomène récurrent

Fabriquer ce type de contenu était autrefois contraignant parce qu’il fallait a minima maîtriser des outils professionnels de mise en page ou passer par un prestataire qui facturait la parution. Aujourd’hui, le déploiement en masse des outils du numérique et leur accessibilité permettent à toute personne malintentionnée, avec  un téléphone portable, une appli gratuite et une connexion, de manipuler la Une d’un média.

Des publications qui ne diffusent que des Une en PDF, sans pages intérieures, circulent à volonté sur Internet et les réseaux sociaux. Cette stratégie tire davantage parti d’une réalité bien connue du secteur médiatique sénégalais : les revues de presse. Chaque matin et dans des formats alliant l’utile ou l’agréable, des journalistes ou présentateurs commentent les Unes à la radio et à la télévision. Un journaliste aguerri peut dans ces conditions, détecter une fausse Une et ne pas la passer à l’antenne.

Ce filtre est quasi absent sur les réseaux sociaux et les groupes WhatsApp notamment.  sans accès aux articles complets. Chaque matin, aux aurores, des individus diffusent dans des groupes de discussion des images de Unes de journaux. Ces groupes recoivent ces Unes une à une ou par groupes de titres, simultanément et sans filtre. Les membres de ces groupes les diffusent à leur tour à d’autres groupes, amplifiant la portée. La parution peut ainsi faire le tour d’inonbrables groupes avant qu’un regard professionnel ne fasse l’alerte.

Le cas de Yoor-Yoor Bi n’est pas une première et le CORED lui-même parle de « recrudescence ». Il rappelle que des pratiques similaires avaient déjà été documentées en 2022 et 2023, dans un contexte préélectoral. En juillet 2022, à quelques jours des élections législatives du 31 juillet, quatre quotidiens sénégalais sont visés en l’espace de trois semaines : EnQuête, L’Observateur, Le Soleil et Le Quotidien. Leurs unes sont copiées, modifiées, puis diffusées sur les réseaux sociaux avec des messages de propagande politique. Un groupe Facebook créé le 7 juillet et dénommé l’Observateur Patriotique du Sénégal (OPS), utilise un logo volontairement proche de celui de L’Observateur et relaie plusieurs de ces fausses unes. En trois semaines, il dépasse les 24 000 abonnés.

La plupart des rédactions ont découvert la supercherie grâce à l’alerte de leurs propres lecteurs. C’était le cas de l’EnQuête selon les confidences que Bigué Bob, directrice de publication du journal a fait à Reporters Sans Frontières (RSF). EnQuête dépose plainte. Le Groupe Futurs Médias, propriétaire de L’Observateur, fait de même auprès du procureur de la République. Sur les réseaux sociaux, Reporters sans frontières (RSF) notifie le contenu à Meta qui supprime la page OPS et demande aux autorités sénégalaises d’ouvrir des enquêtes.

Deux ans plus tard, à cinq jours du premier tour de la présidentielle du 24 mars 2024, une fausse Une du Quotidien refait surface sur Facebook. Elle attribue au Khalife général des mourides, Serigne Mountakha Mbacké, une déclaration contre la proposition du candidat Bassirou Diomaye Faye de déplacer la capitale à Ziguinchor, propos que le khalife n’a jamais tenus. Dans cet opération, Africa Check repère un détail révélateur : la date inscrite sur la Une indique « Mercredi 19 mars 2024 » alors que ce 19 mars tombe sur un mardi. La vérification confirme ensuite que cet Une n’a jamais existé.

Une pratique punie par la loi mais toujours récurrente

Le Code de la presse sénégalais adopté par la loi n° 2017-27 du 13 juillet 2017 réprime cette pratique. Son article 204 punit « la diffusion d’une publication déclarée non conforme aux conditions fixées par le présent Code est punie d’un emprisonnement de deux à six mois et d’une amende de 200 000 à 500 000 francs CFA, ou de l’une des deux peines« . C’est sur ce texte que le CORED s’appuie depuis 2022 pour qualifier la pratique d’illégale et appeler à des poursuites.

Vérifier une Une qui circule sur les réseaux sociaux est possible. La plupart des quotidiens sénégalais publient leur Une du jour sur leurs comptes officiels et donc la vérification prend quelques secondes. Parfois, un simple détail suffit à révéler la fraude comme cet écart entre la date affichée et le jour réel de la semaine qui a permis à Africa Check de démasquer la fausse Une du Quotidien en mars 2024.

Ce qui donne une force à la fake couv, c’est qu’elle ne nécessite aujourd’hui ni technologie sophistiquée, ni moyens logistiques importants. Il s’y ajoute que la vérification intervient toujours après, ce qui donne du temps au contenu de circuler dans divers groupes et réseaux, atteignant des milliers de personnes. Son effet est cependant dévastateur. Il remet en cause une crédibilité accumulée par des années de journalisme sérieux.

Que le phénomène revienne à chaque élection, malgré les alertes du CORED et les plaintes déposées, pose une question simple : quand une pratique illégale se répète sans conséquence judiciaire, qu’est-ce que cela dit de la capacité des institutions à protéger l’espace informationnel ?

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