À Saint-Louis, le Consortium Dëkkandoo mène depuis plusieurs années une expérience de développement communautaire qui mérite attention. Elle pose différemment une question que beaucoup de programmes posent mal : comment associer les communautés à leur propre développement plutôt que de se contenter de les en désigner bénéficiaires ?
Le Projet de Renforcement de la Nutrition à Saint-Louis du Sénégal couvre trois communes, Gandon, Ndiébène Gandiole et Saint-Louis et s’appuie sur quatre postes de santé. Il articule délibérément trois dimensions que les programmes classiques traitent souvent séparément : la nutrition infantile, l’accès aux soins pour les familles les plus vulnérables, et l’autonomisation économique des femmes. Dëkkandoo intègre à la fois un programme alimentaire, un programme de microfinance et un programme de santé communautaire organisé autour d’un même tissu associatif local.
Une initiative qui part du terrain
À Saint-Louis, le consortium Dëkkandoo, porté par Abdou Khaly Mbodj, mène depuis plusieurs années une initiative de santé communautaire centrée sur la nutrition, l’autonomisation des femmes et le développement local.
Ce qui distingue cette démarche dès le départ, c’est son architecture : elle ne s’adresse pas aux communautés comme à des bénéficiaires passives d’une aide extérieure mais les intègre comme actrices centrales de leur propre développement. Les jardins collectifs, les activités génératrices de revenus et le suivi de la croissance des enfants sont autant de leviers qui combinent santé, économie et autonomie dans un même dispositif.
Les résultats du Programme de Renforcement de la Nutrition à Saint-Louis (PRN2S) donnent une mesure concrète de ce que le consortium a déjà construit : 250 femmes formées, 5 567 produits d’hygiène produits, 3 219 initiatives entrepreneuriales financées, selon NdarInfo. Ces chiffres ne sont pas des projections, ils documentent un travail déjà accompli sur le terrain dans un département où les défis de pauvreté, de malnutrition et de vulnérabilité économique des femmes sont réels et documentés.
Le 15 avril 2026, un webinaire international de la Chaire UNESCO Éducations & Santé lui a été consacré, signe que cette expérience suscite un intérêt qui dépasse largement les frontières de Saint-Louis.
Le programme E4Y : 400 femmes, 200 millions de FCFA, un principe de solidarité
En février 2026, le programme Dëkkandoo à Saint-Louis a lancé le programme Entrepreneuriat, Emploi et Autonomisation des Jeunes (E4Y), ciblant 400 femmes âgées de 18 à 35 ans dans le département de Saint-Louis, avec une enveloppe de plus de 200 millions de FCFA selon EnQuête+. L’objectif est de renforcer leur résilience économique dans les secteurs de l’agriculture et de l’élevage. Les bénéficiaires sont sélectionnées sur des critères rigoureux parmi une base de données de 8 000 femmes, ce qui signifie que pour cette première cohorte, une femme sur vingt a été retenue.
Ce qui mérite attention dans ce modèle, c’est le principe de remboursement des crédits accordés. Selon EnQuête+, ce remboursement n’est pas présenté comme une contrainte financière classique, mais comme un mécanisme de solidarité : les sommes remboursées permettent à d’autres femmes d’accéder au dispositif à leur tour. Ce principe transforme chaque bénéficiaire en contributrice potentielle du système, ce qui change fondamentalement la nature du rapport entre le programme et celles qu’il accompagne. Ce n’est plus un flux descendant d’aide, c’est un cycle qui se nourrit de lui-même.
Le document officiel du PRN2S précise la mécanique concrète de ce cycle. Chaque Association Villageoise d’Epargne et de Crédit (AVEC) reçoit une subvention de 250 000 F CFA dans le cadre du Fonds de l’Entrepreneuriat pour le Développement des Activités sensibles à la Nutrition (FEDAN) dont 50 000 sont fléchés vers l’adhésion à une mutuelle de santé et 200 000 francs vers des activités génératrices de revenus liées à la sécurité alimentaire. Au total, 265 initiatives individuelles et 24 initiatives collectives ont été financées pour un montant de 37,7 millions de francs CFA répartis sur les quatre zones d’intervention.
L’engagement financier de chaque présidente d’AVEC est formalisé par une lettre d’engagement individuelle et chaque présidente de Fédération d’AVEC (FAVEC) est signataire d’une convention tripartive liant la fédération, le Comité de Développement de Santé pour la mise en oeuvre des activités de pesée, de dépistage et de sensibilisation. Ce niveau de formalisation contractuelle au sein même des communautés est un élément que les descriptions habituelles de ce type de programme passent souvent sous silence.
Cette logique n’est pas nouvelle dans le domaine de la microfinance et du développement communautaire, elle s’inspire de modèles documentés dans plusieurs pays, dont le Bangladesh avec la Grameen Bank et plusieurs expériences ouest-africaines. Ce qui est notable ici, c’est son application dans un contexte rural sénégalais spécifique, avec une articulation explicite entre autonomisation économique, santé nutritionnelle et développement local.
Ce que ce modèle pose comme questions
L’expérience Dëkkandoo soulève plusieurs questions qui dépassent Saint-Louis et qui sont au cœur des débats sur le développement en Afrique de l’Ouest.
La première concerne l’échelle. Les éléments communiqués par les initiateurs invitent à la prudence sur ce point. Les 400 femmes bénéficiaires du programme E4Y n’ont pas été sélectionnées par un simple tirage de liste. Le processus a démarré sur une base de données de 8 000 femmes, abouti à une première liste de 900 candidates, puis à la validation finale de 400 sur une durée de plus de six mois d’instruction intensive.
Le suivi est assuré par une équipe de onze personnes sur le terrain. Ce que ces chiffres révèlent, ce n’est pas seulement la rigueur du dispositif mais également son coût humain réel. Ce niveau d’accompagnement individualisé est précisément ce qui distingue ce modèle d’un programme d’aide classique, et c’est aussi ce qui rend sa reproduction à grande échelle exigeante. La question n’est pas de savoir si le modèle est bon parce que les résultats documentés suggèrent qu’il l’est. La question est plutôt de savoir ce qu’il faudrait consentir comme investissement humain et institutionnel pour le déployer à l’échelle régionale ou nationale sans en diluer les caractéristiques essentielles.
La deuxième question concerne la gouvernance du consortium. Sur ce point, les éléments communiqués sont substantiels et méritent d’être portés à la connaissance du public. Le Consortium Dëkkandoo s’est doté d’une structure à trois niveaux :
- une assemblée générale réunissant l’ensemble des partenaires techniques et financiers, qui se tient tous les trois ans;
- un conseil d’administration consultatif et d’orientation stratégique, composé de représentants des partenaires, d’universitaires, d’acteurs de la société civile et d’entrepreneurs, qui se réunit deux fois par an et mandate chaque année un cabinet d’audit indépendant pour examiner les comptes du bureau exécutif;
- et un bureau exécutif chargé de la coordination opérationnelle, qui organise des réunions trimestrielles et des missions de supervision régulières dans les zones d’intervention.
La gestion financière suit un manuel de procédures validé par les instances dirigeantes : pour chaque activité, un appel de fonds composé d’une requête, d’un budget détaillé et de termes de référence doit franchir au moins deux niveaux de validation avant tout décaissement.
Ces éléments de gouvernance, rarement documentés publiquement pour des initiatives de cette nature, méritent d’être connus, non pas pour les présenter comme un modème figé mais parce qu’ils répondent à une attente légitime des communautés et des citoyens sur la manière dont les ressources mobilisées en leur nom sont gérées.
La troisième question concerne le rôle des collectivités territoriales. Le conseil départemental de Saint-Louis n’est pas encore formellement associé au dispositif. En revanche, les maires des communes d’intervention (Saint-louis, Gandon, Ndiébène Gandiole) sont impliqués dans le processus de sélection des AVEC et des bénéficiaires, et président les cérémonies de sélection et de remise de fonds.
C’est une forme d’ancrage politique local réelle, même si elle reste pour l’instant davantage protocolaire qu’institutionnelle. La question de savoir comment l’Etat et les collectivités peuvent accompagner ce type d’expérience sans en prendre le contrôle au point d’en altérer la nature reste entière et elle est d’autant plus pertinente que l’initiative gagne en visibilité internationale.
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