e-senegal

[330]. La plateforme e-senegal : une avancée réelle, un chantier qui commence

48 heures après le lancement, ce mardi 24 mars 2026, du portail e-senegal permettant d’effectuer certaines démarches administratives en ligne, les réseaux sociaux sénégalais bruissent d’une même nouvelle. L’initiative est sérieuse et répond à une attente réelle. Mais après la cérémonie et les applaudissements viennent les questions, celles que tout citoyen est en droit de poser, et pour auxquelles des réponses précises doivent être apportées.

Ce que la plateforme e-senegal apporte concrètement à l’usager

e-senegal.sn est un site internet, accessible également en application mobile sur Android et iOS. Il permet au citoyen d’accomplir certaines démarches à toute heure, depuis son téléphone ou son ordinateur, sans se déplacer.

Au lancement, quatre services étaient disponibles :

  • le casier judiciaire, c’est-à-dire le document attestant de l’absence de condamnation pénale, que réclament la plupart des employeurs et organismes publics ;
  • le certificat de nationalité ;
  • l’autorisation de visite de détenu, pour rendre visite à un proche incarcéré ; et
  • l’attestation de non-appartenance à la Fonction publique, fréquemment exigée dans les dossiers administratifs.

D’autres services, dont l’extrait de naissance, la demande de Ninea, le visa du contrat de travail à l’inspection du travail ou encore le permis de construire, sont annoncés pour les prochains mois.

La promesse centrale de la plateforme tient en une idée simple : vous ne transmettez vos informations à l’administration qu’une seule fois, et les différents services se les communiquent ensuite entre eux. Aujourd’hui, déposer un dossier au tribunal puis en soumettre un autre à la mairie oblige souvent le citoyen à fournir deux fois les mêmes pièces, comme si chaque administration ignorait l’existence des autres. C’est cette répétition inutile, vécu quotidien de millions de Sénégalais, qu’e-senegal.sn entend éliminer.

Pour les Sénégalais de l’étranger, une plateforme complémentaire appelée e-Consulat permettra de renouveler le passeport ou d’obtenir des documents d’état civil sans rentrer au pays. Ces initiatives s’inscrivent dans le New Deal Technologique, le grand programme numérique du gouvernement doté de 1 100 milliards de francs CFA sur dix ans.

Sur les réseaux sociaux, l’accueil a été globalement positif. Des messages parlent d’une « étape décisive » qui met fin au « parcours du combattant administratif ». Plusieurs citoyens ont testé la plateforme dès le jour du lancement et partagé leurs expériences. C’est un signe encourageant d’appropriation citoyenne et une première mesure de l’intérêt que suscite l’initiative.

Une précision que peu de médias ont relevé

Au-delà de l’enthousiasme du lancement, une information pratique essentielle n’a pas été clairement mise en avant dans les médias : la phase pilote du projet. Au jour de l’ouverture de la plateforme e-senegal, le service de casier judiciaire n’était par exemple accessible qu’auprès de certains tribunaux pilotes du Sénégal.

L’information bien que mentionnée au cours du lancement, n’est pas allée jusqu’à préciser les juridictions concernées, les délais d’extension prévus, ou même la marche à suivre pour un citoyen dont le tribunal n’est pas encore connecté. Cela a crée un goût d’inachevé chez certains internautes-usagers du service public.

La phase pilote renvoie à un procédé bien connu dans le déploiement d’envergure des plateformes numériques et les citoyens des différentes localités ont mérité de le savoir dès le premier jour, pour ne pas être découragé inutilement et perdre confiance dans un outil qui, lui, n’a pas encore eu le temps de lui rendre service. Avant d’entamer la démarche en ligne, il est donc nécessaire de vérifier si sa juridiction d’origine figure dans le dispositif actuel.

Ce n’est pas un détail, c’est précisément l’information dont a besoin le citoyen ordinaire avant de se connecter avec l’espoir d’enfin gagner du temps.

Ces chiffres qui permettent de mesurer l’ampleur du chantier

Le lancement a été présenté comme une révolution. Quelques données officielles permettent d’en mesurer l’enjeu réel, non pour minimiser l’initiative, mais pour comprendre ce qu’elle demande encore.

Premier chiffre : sur 900 procédures administratives à dématérialiser, seules 130 l’ont finalement été, soit un taux d’environ 13% après plusieurs années d’efforts. Ces chiffres officielles proviennent du Directeur général de Sénégal Numérique, l’agence d’État chargée de la digitalisation administrative. Ce n’est pas un échec de la technologie, mais un problème de méthode, de formation des agents et d’engagement institutionnel dans la durée. La plateforme e-senegal.sn est donc une brique importante dans un chantier encore très incomplet. C’est précisément pour cela que l’initiative mérite d’être suivie dans la durée, et pas seulement applaudie à son lancement.

Deuxième chiffre : seuls 37,5% de la population sénégalaise maitrisent le français. Selon le dernier recensement national de l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD), 37,1 % des Sénégalais âgés de dix ans et plus ne savent ni lire ni écrire le français, langue dans laquelle la plateforme e-senegal est intégralement conçue. Moins d’un Sénégalais sur deux sera donc en mesure de lire un formulaire administratif en français. C’est un problème structurel me diriez-vous.

Troisième chiffre : 43,8% de taux d’accès à l’internet à domicile à Dakar contre 3% en zone rurale. Ces données proviennent de l’enquête nationale sur les usages numériques publiée en 2024 par l’ANSD et l’Autorité de Régulation des Télécommunications. Ce que ces données signifient : presque tous les foyers possèdent un téléphone portable (99,3 % selon les statistiques officielles) mais un téléphone basique ne suffit pas pour remplir un formulaire en ligne.

Ces trois chiffres, loin de remettre en cause l’utilité de la dématérialisation et de la nouvelle plateforme e-senegal, dessinent avec précision le public pour lequel la plateforme doit encore être adaptée.

Un risque concret : le marché de l’intermédiaire

Dans les heures suivant le lancement de e-senegal, des citoyens ont signalé l’existence de sites privés payants proposant exactement les mêmes services : casier judiciaire, carte d’identité ou passeport en quarante-huit heures sans file d’attente mais contre rémunération. Nous en avons relevé au moins deux : samacasierjudiciaire.com et senservicesenegal.com. Ces plateformes se présentent comme plus rapides que les voies officielles mais ces intermédiaires ne sont pas nouveaux.

Ils comblent depuis longtemps un vide que l’État n’avait pas su remplir et posent une question directe à e-senegal. Si la plateforme publique est perçue comme trop complexe, trop méconnue ou trop limitée géographiquement, ces services continueront d’exister et des citoyens continueront de payer pour obtenir quelque chose qui devrait être gratuit.

L’expérience de pays comme le Kenya, l’Inde ou plusieurs autres pays d’Afrique de l’Ouest qui ont dématérialisé leurs services administratifs sans accompagnement suffisant, montre que la corruption ne disparaît pas avec les guichets physiques : elle se déplace. L’agent qui usait de corruption pour l’accès au service public cède juste la place au voisin débrouillard qui monnaye son accès à la plateforme. Pour le citoyen, le résultat est identique.

La réponse à ce risque réside dans une interface suffisamment simple pour être utilisée de manière autonome, une communication claire sur les délais réels, et des Espaces Sénégal Services dotés de véritables moyens humains et matériels. Les Espaces Sénégal Services sont des guichets physiques d’accompagnement déployés dans les 46 départements du pays. Leur rôle consiste à accueillir les citoyens qui ne peuvent pas utiliser la plateforme seuls, à les accompagner dans leurs démarches, et à offrir un accès aux services numériques même sans connexion personnelle.

Ce que l’histoire récente nous apprend

Le Sénégal n’en est pas à sa première initiative numérique dans le domaine administratif. Teledac, lancé en 2013, permet encore aujourd’hui d’effectuer certaines démarches en ligne notamment le permis de construire ou des attestations et documents scolaires. CampuSen oriente chaque année des dizaines de milliers de bacheliers vers les établissements d’enseignement supérieur publics. Ces outils existent, fonctionnent, et rendent quotidiennement service à des citoyens.

Et pourtant, si vous posez la question autour de vous, beaucoup de Sénégalais ignorent ce que font ces plateformes, ou doutent sincèrement qu’elles fonctionnent. La raison n’est pas technique. C’est qu’après le discours inaugural, la communication publique s’est interrompue. Aucun bilan annuel rendu public, aucun chiffre d’utilisation communiqué, aucun retour honnête sur les difficultés rencontrées et les solutions apportées. Ce silence a produit sa propre conclusion dans l’opinion : rien ne marche.

Un chercheur de l’Université Gaston Berger, Alexandre Mapal Sambou, a publié en 2024 une étude rigoureuse sur l’histoire de la digitalisation des services publics au Sénégal. Sa conclusion est directe : les tentatives précédentes ont échoué non pas sur le plan technique, mais en raison de résistances internes à l’administration . Il s’est trouvé des agents insuffisamment formés aux nouveaux outils, des ministères qui ne communiquent pas entre eux ou des projets lancés sans accompagnement durable des fonctionnaires qui devaient les faire vivre au quotidien.

La leçon qui s’en dégage est simple : la communication sur un projet public ne peut pas se limiter au jour de son lancement. Un outil qu’on n’explique pas après sa mise en service sera perçu comme abandonné, même s’il fonctionne. Ce n’est pas une règle de communication mais une règle de gouvernance.

Ce qui ferait encore plus la différence

Il existe au Sénégal une infrastructure numérique qui a réussi là où beaucoup d’initiatives publiques ont peiné à atteindre les populations rurales, peu alphabétisées, peu bancarisées. Cette infrastructure s’appelle le paiement par téléphone via Wave et Orange Money. En 2024, 86 % des Sénégalais âgés de quinze ans et plus possèdent un compte de paiement mobile avec des applications qui fonctionnent en wolof et en pulaar. Leur réseau d’agents de proximité accompagne les nouveaux utilisateurs dans presque chaque village du pays.

La question qui s’impose naturellement est celle-ci : pourquoi ne pas connecter e-senegal.sn à cette infrastructure qui a déjà résolu le problème de l’accessibilité ? Obtenir son casier judiciaire directement depuis l’application Wave, en wolof, sans créer de nouveau compte sur un site inconnu, serait incomparablement plus accessible qu’un portail web en français. S’appuyer sur ce qui fonctionne, plutôt que de repartir de zéro, c’est ce que les spécialistes appellent l’intégration au service de l’inclusion.

Il y a également la question des femmes. L’analphabétisme touche 62 % des femmes au Sénégal, contre 46 % des hommes. En zone rurale, ce taux atteint 74 % chez les femmes. Or, dans beaucoup de familles sénégalaises, ce sont elles qui accomplissent les démarches administratives du foyer : actes de naissance, inscriptions scolaires, dossiers de protection sociale. Elles sont à la fois les premières qui bénéficieraient d’un service vraiment simplifié et les premières que la plateforme, telle qu’elle est conçue aujourd’hui, risque de laisser de côté. Des interfaces avec guidage vocal en langues nationales existent et ont fait leurs preuves sur le continent. Ce n’est pas une contrainte technique mais un choix de conception.

Suivre, pas seulement applaudir

e-senegal.sn est une initiative sérieuse qui répond à une souffrance réelle. Des millions de Sénégalais attendaient de ne plus avoir à perdre une journée entière dans une file d’attente pour obtenir un document que l’État a déjà en sa possession. C’est une avancée qui mérite d’être saluée.

Elle mérite surtout d’être suivie. Dans six mois, si aucun bilan n’a été rendu public, ni chiffre d’utilisation, ni rapport sur les difficultés rencontrées, ni annonce sur l’extension du service aux tribunaux non encore connectés, posons la question. Publiquement. Dès que nous utilisons la plateforme, partageons notre expérience, qu’elle soit positive ou décevante. Si vous aidez régulièrement un proche à accomplir ses démarches, c’est déjà de la médiation citoyenne. Et si quelque chose ne fonctionne pas, signalez-le.

La réussite d’e-Sénégal ne se mesurera pas au discours du 24 mars 2026. Elle se mesurera au jour où un habitant de Matam ou de Kolda aura obtenu son casier judiciaire en ligne, via sa langue, sans intermédiaire, sans se déplacer.

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