L’épisode 28 du forum du Divan Citoyen a a axé la conversation sur l’avenir de l’alimentation scolaire au Sénégal. La discussion de ce dimanche 12 avril 2026 a été introduite par Monsieur Seyni KEBE expert en alimentation au niveau du GRDR (Groupe de Recherches et de réalisations pour le Développement Rural) et Dr Abdou BADIANE enseignant-chercheur en nutriment à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
D’emblée, il a été rappelé que l’alimentation scolaire mobilise aujourd’hui plusieurs niveaux d’acteurs, de l’État aux ONG, en passant par les communautés et le monde de la recherche. Dans ce dispositif, les chercheurs occupent une place déterminante parce que leur travail de production de données et d’évidences permet d’orienter les politiques publiques et les programmes de mise en œuvre.
De l’aide alimentaire à la structuration d’une politique publique
Les échanges sont revenus sur la trajectoire historique du système d’alimentation scolaire au Sénégal.
À ses débuts, le dispositif reposait largement sur l’apport des partenaires techniques, au premier rang desquels le Programme alimentaire mondial (PAM), l’agence d’aide humanitaire des Nations Unies, avec une couverture significative dans les zones les plus défavorisées. Progressivement, le gouvernement du Sénégal a structuré sa propre intervention en créant en 2009, la Division des Cantines Scolaires (DCaS) au sein du ministère de l’Education nationale. Les premières politiques visaient principalement la rétention scolaire et la fréquentation des établissements. Les résultats des études ont ensuite mis en évidence un impact positif sur les performances scolaires, élargissant ainsi la compréhension du rôle que peuvent jouer les cantines. On estime aujourd’hui que le programme touche environ 564 635 élèves à travers le pays.
Un point central s’est dégagé de la discussion : l’alimentation scolaire ne saurait être réduite à la distribution de repas. Elle est apparue comme un dispositif global, touchant à la fois à la santé, à l’éducation, à la nutrition et à l’économie locale. Plusieurs intervenants ont rappelé que la présence de cantines à contribué à réduire les abandons scolaires et à améliorer les conditions d’apprentissage des enfants. Cette approche globale se traduit sur le terrain par le fait que 70 % des écoles avec cantines intègrent également des services de santé (déparasitage et suppléments).
Des modèles divers de mise en œuvre sur le terrain
La discussion a mis en évidence la diversité des modèles de gestion des cantines scolaires:
- le modèle classique des ONG, basé sur des projets financés sur une durée limitée, avec une forte dépendance aux financements extérieurs;
- le modèle du PAM, incluant des cantines dites « modèles » où une part importante des aliments provient de la production locale;
- Le modèle de Rufisque, basé sur un financement tripartite entre collectivités territoriales, secteur privé (RSE) et parents, avec une gestion assurée par des comités locaux et un rôle de facilitation joué par une ONG;
- le modèle d’intervention dans certaines zones du sud, caractérisé par l’importation de denrées alimentaires, notamment depuis les Etats-Unis, avec une faible intégration des producteurs locaux.
Le modèle de Rufisque : une expérimentation locale structurante
L’exemple de Rufisque est apparu comme l’un des cas les plus aboutis et les plus prometteurs en matière d’alimentation scolaire au Sénégal, précisément parce qu’il rompt avec les approches classiques fortement dépendantes des partenaires extérieurs. Ce modèle repose d’abord sur le principe fondamental de la prise en charge communautaire et territoriale des cantines scolaires, avec un partage clair des responsabilités et du financement. Contrairement aux dispositifs classiques où une ONG pilote l’ensemble du programme, ici, ce sont les acteurs locaux qui sont au cœur du système.
Le financement est structuré autour d’un mécanisme tripartite. Une première partie est assurée par la collectivité territoriale, qui mobilise ses ressources et s’appuie sur les services déconcentrés de l’État. Une deuxième contribution provient du secteur privé à travers la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), illustrée notamment par l’implication d’acteurs industriels implantés dans la zone. Enfin, les parents d’élèves participent également, ce qui renforce leur engagement et leur appropriation du dispositif. Ce montage crée un équilibre intéressant puisqu’aucun acteur ne porte seul le programme, ce qui limite les risques d’effondrement en cas de retrait d’un partenaire. Il permet aussi d’ancrer durablement la cantine dans son territoire.
Au-delà du financement, le modèle de Rufisque se distingue par sa gouvernance. Des comités de gestion sont mis en place au niveau local, associant les communautés, les parents, et les autorités territoriales. Ces comités assurent l’organisation concrète des cantines notamment l’approvisionnement, la préparation des repas et le suivi des activités. L’accompagnement technique est assuré par une ONG facilitatrice, en l’occurrence le GRDR, qui joue un rôle d’appui, de coordination et parfois d’arbitrage entre les différents acteurs, sans se substituer à eux. Ce point est central : le partenaire n’est plus un opérateur direct, mais un facilitateur qui renforce les capacités locales.
Le modèle montre également une forte articulation avec l’économie locale. L’approvisionnement en denrées privilégie les circuits courts : maraîchers des Niayes, pêcheurs locaux, transformatrices organisées en groupements, producteurs de céréales. Cette logique permet de créer une véritable économie circulaire autour de l’école, où la cantine devient un débouché structurant pour les producteurs.
En termes de déploiement, l’expérience ne se limite pas à une seule école. Elle s’étend progressivement à plusieurs établissements du département de Rufisque, notamment à Bambilor, sous le leadership du conseil départemental. Cette montée en échelle progressive renforce la crédibilité du modèle et montre qu’il peut être répliqué. Les intervenants insistent d’ailleurs sur son potentiel de duplication dans d’autres zones du Sénégal, notamment là où il existe un tissu économique capable de contribuer via la RSE, comme dans certaines zones industrielles ou minières.
Enfin, les résultats observés sont jugés encourageants. Les études évoquées dans la discussion montrent que ce modèle fonctionne mieux que les approches classiques, notamment en termes de durabilité. Là où les projets portés uniquement par des ONG s’arrêtent à la fin des financements, le modèle de Rufisque continue de fonctionner grâce à l’engagement des acteurs locaux.
Il démontre également que les collectivités territoriales, souvent perçues comme limitées en capacité, peuvent jouer un rôle central dans la gestion des cantines scolaires, à condition d’être accompagnées et encadrées.
Ainsi, l’exemple de Rufisque apparaît comme une piste concrète pour repenser la politique nationale d’alimentation scolaire : un modèle plus autonome, plus ancré localement, et potentiellement plus résilient face aux incertitudes des financements extérieurs.
Dépendance aux importations et limites des modèles externes
Une critique importante a été formulée à l’encontre de certains programmes fortement dépendants des importations alimentaires. Il a été relevé que de tels dispositifs limitent l’impact sur les producteurs locaux et sur l’économie nationale dans son ensemble. À l’inverse, d’autres initiatives cherchent à renforcer l’utilisation de produits locaux, en favorisant les achats directs auprès des producteurs agricoles et des organisations de base. Pour soutenir cette transition, le Sénégal mobilise des dispositions du Code des marchés publics comme l’allotissement ou les procédures simplifiées. L’allotissement est la division d’un marché public en plusieurs lots distincts, attribués séparément, pour favoriser la concurrence et l’accès aux petites et moyennes entreprises.
La disponibilité régulière des produits locaux est apparue comme un enjeu majeur. Les intervenants ont souligné que la production agricole reste souvent saisonnière, notamment pour les légumes, dont la disponibilité se concentre sur certaines périodes de l’année. Cette réalité pose un problème de continuité pour les cantines scolaires, dont le fonctionnement s’étend sur une durée plus longue que les cycles agricoles.
La question du stockage, de la transformation et de la logistique s’est ainsi imposée comme une condition centrale à la réussite du modèle.
Le repas scolaire et la question nutritionnelle
La dimension nutritionnelle a également été abordée de manière approfondie. Il a été rappelé qu’un repas scolaire doit couvrir environ 30 % des besoins quotidiens de l’enfant, les autres apports étant assurés au sein du foyer. Les intervenants ont donc insisté sur la nécessité d’adapter les menus aux réalités locales et aux habitudes alimentaires des enfants, et sur l’importance d’associer nutritionnistes et diététiciens à leur élaboration.
Par exemple, le Sénégal a lancé une filière de riz fortifié produit localement pour répondre à une anémie touchant 71 % des jeunes enfants. La ration standard visée est de 150g de céréales et 40g de légumineuses par élève et par jour.
Il s’avère que dans la plupart des modèles, environ 95 % des cas, les repas sont préparés directement au sein des établissements scolaires par les communautés locales, souvent sous l’égide des Comités de Gestion des Écoles (CGE) opérationnels depuis 2014.
Un autre défi mis en lumière concerne l’évolution des habitudes alimentaires des enfants, qui peuvent parfois refuser certains aliments pourtant essentiels sur le plan nutritionnel.
Financement : une forte dépendance aux partenaires extérieurs
Le débat a mis en évidence une dépendance importante du système aux partenaires techniques et financiers, estimée à environ 80 % du financement global. Cette situation est considérée comme une fragilité structurelle, dans la mesure où les programmes financés par les bailleurs sont par nature temporaires. Les intervenants ont souligné la nécessité de renforcer la contribution de l’État et des acteurs nationaux pour assurer la pérennité du dispositif. Cette fragilité s’est par exemple manifestée par une chute brutale de la couverture des écoles publiques, passant de 53 % en 2012 à seulement 13 % en 2021 suite au désengagement de certains partenaires internationaux.
Une proposition centrale a donc émergé des échanges et concerne la création d’un fonds national dédié à l’alimentation scolaire. Un tel fonds permettrait de sécuriser les financements, de les centraliser et d’assurer la continuité du programme indépendamment des cycles de projets externes. L’idée d’un financement participatif citoyen a également été évoquée, ouvrant la perspective d’une contribution volontaire de chaque citoyen au financement des repas scolaires.
La discussion s’est ensuite inscrite dans une perspective stratégique plus large, marquée par la transition vers un nouveau référentiel en matière de politiques publiques à l’horizon 2050. L’alimentation scolaire est désormais présentée comme un programme intégré dans les priorités nationales, avec des objectifs progressifs : une couverture d’environ 50 % à l’horizon 2030 et une couverture universelle visée pour 2035.
Bien que le levier principal pour atteindre ces ambitions soit le Programme Présidentiel de Cantines Scolaires (PPCS), qui cible un premier palier de 70 % de couverture des élèves du public, des interrogations persistent néanmoins sur la capacité réelle de financement et de mise en oeuvre.
Un avant-projet de loi sur l’alimentation scolaire est également en cours d’élaboration. Il vise à structurer le cadre juridique du programme, à clarifier les responsabilités institutionnelles et à intégrer les normes nutritionnelles. Le texte est en phase de relecture au niveau du ministère de l’Éducation et des services juridiques compétents, avant sa validation finale.
Rôle des acteurs et la dynamique multisectorielle
Les échanges ont mis en lumière le rôle complémentaire de plusieurs acteurs : chercheurs, acteurs publics, partenaires techniques et financiers, société civile et organisations communautaires. Les chercheurs apportent des analyses comparatives et des éléments de benchmarking, en s’inspirant notamment des expériences d’autres pays africains comme le Togo ou le Bénin. La société civile joue quant à elle un rôle de plaidoyer et de mise en réseau des acteurs autour des cantines scolaires.
Les études montrent que le Sénégal peut s’inspirer du modèle de nationalisation du financement réussi par le Bénin ou de l’usage de jardins scolaires au Togo pour stabiliser l’apport en légumes frais.
Un tournant décisif pour l’alimentation scolaire
L’ensemble des échanges a convergé vers un constat commun : le Sénégal se trouve à un moment charnière de sa politique d’alimentation scolaire. Les bases existent, les acteurs sont mobilisés, les expériences sont nombreuses.
La pérennité du système dépend désormais de trois conditions majeures : la sécurisation du financement, l’ancrage institutionnel et juridique ainsi que l’intégration pleine dans les priorités nationales de développement.
Sans ces éléments, les programmes risquent de rester tributaires de dynamiques externes et de cycles de projets. Avec eux, l’alimentation scolaire peut devenir un véritable levier de transformation sociale, éducative et économique.
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