[309]. Insécurité alimentaire et santé publique : ce que nous mangeons nous rend-il malade ?
Le Sénégal compte aujourd’hui plus de 18 millions d’habitants, dont une majorité vit en zones urbaines ou périurbaines, où l’accès à une alimentation saine et contrôlée reste un défi majeur. Les habitudes alimentaires évoluent rapidement : plats cuisinés à l’extérieur, consommation croissante de produits transformés, dépendance aux bouillons et autres assaisonnements industriels.
Cette situation s’inscrit dans un contexte où la chaîne alimentaire est majoritairement informelle. Beaucoup d’acteurs évoluent en dehors de tout cadre réglementaire, avec peu de contrôle sanitaire et un manque criant de traçabilité. L’industrialisation du secteur, qui pourrait garantir plus de sécurité et de qualité, est encore en cours de développement.
Pendant cette transition, les populations restent exposées à de nombreux risques liés à la « malbouffe » : troubles digestifs, maladies chroniques, intoxications alimentaires… Ces effets sont déjà visibles, avec plus de 40 % des consultations pédiatriques urbaines liées à des problèmes alimentaires, et plus de 1500 cas d’intoxications recensés en 2023, dont certains fatals.
Face à cette réalité, il est urgent d’analyser en profondeur les failles de notre chaîne alimentaire et de proposer des solutions pragmatiques, adaptées à ce contexte spécifique, pour améliorer la sécurité alimentaire dès aujourd’hui.
1. Une hygiène alimentaire préoccupante
Dans les marchés, fast-foods de rue, cantines scolaires ou restaurants, les règles élémentaires d’hygiène sont trop souvent ignorées : nourriture exposée à la poussière, manipulation à mains nues, stockage sans chaîne de froid… Résultat : intoxications, diarrhées chroniques, infections graves, notamment chez les enfants.
Un cas concret est détaillé dans l’article suivant : à Kaffrine, 31 personnes ont été intoxiquées après avoir consommé une mayonnaise produite clandestinement dans des conditions insalubres (DakarActu, 2025).
2. Des produits sans aucune certification
Chaque jour, des produits alimentaires sont mis en vente sans la moindre validation sanitaire. Comment être sûr qu’ils ne contiennent pas de toxines, moisissures invisibles ou substances interdites ? Le consommateur est laissé à lui-même, sans aucune garantie.
3. Aucune traçabilité : le flou total
Lorsqu’un produit est défectueux ou dangereux, il est presque impossible d’en retrouver l’origine : pas d’indication de provenance, de transformateur, ni de conditions de production. Ce manque de traçabilité est une faille majeure en cas de crise sanitaire.
4. Des contrôles trop rares ou inexistants
Les services de contrôle sont souvent sous-dotés, mal formés, ou absents du terrain. Résultat : n’importe qui peut vendre n’importe quoi, en toute impunité.
Un exemple frappant est raconté ici : à la Médina, deux vendeurs de Dibi Haoussa ont été arrêtés pour avoir utilisé de la viande de chat (Dakarbuzz, 2025).
5. Étiquettes manquantes ou mensongères
Dans les boutiques ou supermarchés, beaucoup de produits sont mal étiquetés, voire non étiquetés. Parfois, l’étiquette est en chinois ou en anglais, ou ne mentionne ni allergènes, ni ingrédients clés. Cela met en danger les personnes souffrant de diabète, d’hypertension ou d’allergies.
6. Trop d’additifs, trop peu de transparence
Glutamate, aspartame, colorants, conservateurs, exhausteurs de goût… Les produits ultra-transformés en regorgent, souvent à l’insu du consommateur. Ces additifs sont liés à des troubles métaboliques, neurologiques, voire cancérigènes, notamment lorsqu’ils sont consommés régulièrement.
Un reportage récent détaille ces risques et la prévalence de ces produits : Maggi, Adja, Jumo, Aspartame (E951)… Des produits omniprésents et peu encadrés, malgré les alertes.
Réparer la chaîne alimentaire : urgence de salubrité publique
La sécurité alimentaire ne se limite pas à la quantité de nourriture disponible. Elle repose aussi sur la qualité, l’hygiène et la transparence, trois piliers aujourd’hui bien fragiles. Partout, des produits sans certification circulent librement, la traçabilité est souvent inexistante, et les contrôles sur le terrain restent trop rares, voire absents.
Face à ces défaillances du système, il est urgent de :
- Renforcer les services de contrôle. Cela passe par plus d’agents formés aux normes modernes et des inspections surprises menées par des structures indépendantes. Sans sanctions fortes (fermetures, retraits de licences, amendes publiques), les risques sanitaires ne feront que croître.
- Rendre la certification des produits obligatoire, pour garantir leur qualité. Par ailleurs, l’instauration d’une charte nationale de sécurité alimentaire valoriserait les producteurs responsables et encouragerait toute la filière à relever ses standards.
- Instaurer un système de traçabilité est un enjeu majeur. Aujourd’hui, il est souvent impossible de retracer le parcours d’un aliment, du champ à l’assiette. Un dispositif simple mais obligatoire, intégrant des codes de lot et des registres de fabrication, s’impose. En cas de problème, un mécanisme de rappel public, relayé par les médias, permettra une réaction rapide et ciblée.
- Mentionner la provenance des ingrédients, allergènes, dates de péremption et producteurs. L’information des consommateurs passe aussi par un étiquetage clair, en français ou dans une langue locale. Ce droit à l’information doit être soutenu par une campagne nationale pour apprendre à lire et comprendre ces étiquettes.
- Instaurer une liste des substances interdites ou strictement limitées. L’usage incontrôlé d’additifs chimiques est une menace silencieuse. Chaque produit, y compris importé, doit indiquer précisément les additifs qu’il contient.
- Créer une Agence nationale de sécurité sanitaire des aliments (ANSSA). Indépendante et dotée de pouvoirs d’inspection, de sanction, d’alerte rapide et de formation, cette agence est une urgence. Elle devra collaborer étroitement avec les collectivités locales, les industriels et les consommateurs.
Pour conclure, notons que la sécurité alimentaire ne doit plus être perçue comme une question secondaire ou purement technique. Elle est un enjeu de santé publique, de justice sociale, mais aussi de souveraineté nationale. Si la modernisation de la chaîne agroalimentaire prend du temps, des mesures concrètes peuvent – et doivent – être prises dès maintenant pour protéger les consommateurs.
Manger ne devrait jamais être un risque. Il est temps d’agir.
