[348]. Stratégies alternatives pour sortir de la crise de la dette au Sénégal

Le dimanche 24 mai 2026, Divan Citoyen organisait sur X un forum public consacré aux stratégies alternatives pour sortir de la crise de la dette au Sénégal. L’économiste du développement Ndongo Samba Sylla, y intervenait en qualité d’expert principal, aux côtés de Souleymane Gueye, Délégué général du FRAPP, qui portait la dimension citoyenne et organisationnelle du débat et Abdou Cissé, actuaire et économiste des industries de la finance et de l’assurance.

Ce forum s’inscrivait dans le prolongement d’une conférence internationale sur la dette, organisée par l’IDEAS-Africa Network (IDAN), s’est tenue à Dakar (Sénégal) les 12 et 13 mai 2026. L’événement, placé sous le haut patronage du Premier ministre Ousmane Sonko, avait réuni des experts et anciens responsables gouvernementaux venus du Sénégal, de l’Équateur, de la Grèce, du Sri Lanka, du Pakistan et de plusieurs autres pays africains. C’est à partir de cette matière comparative que le 35e numéro du forum public s’est construit.

1. La dette extérieure, un diagnostic factuel au delà du slogan

Le premier apport du forum est de clarifier ce que la crise de la dette signifie concrètement. Le mot est utilisé à toutes fins dans le débat public, souvent pour désigner indistinctement les révélations sur les dettes cachées de l’ancien régime, le programme avec le FMI, ou la dégradation de la note souveraine du Sénégal. Ces éléments sont liés mais ils n’ont pas le même poids.

Le diagnostic posé lors du forum est plus précis et plus sévère que ce que le débat politique habituel laisse entendre. Il distingue deux catégories de dette dont la nature économique est fondamentalement différente. La première est la dette en monnaie locale constituée essentiellement des obligations émises sur le marché domestique de l’UEMOA. La seconde est la dette extérieure, libellée en devises étrangères (dollars, euros) contractée auprès de créanciers bilatéraux, multilatéraux ou sur les marchés financiers internationaux.

La dette en monnaie locale, aussi volumineuse soit-elle, ne pose pas de problème de soutenabilité au sens strict. L’État, en tant qu’émetteur souverain opérant dans la monnaie dans laquelle il s’endette, dispose de leviers pour en gérer la charge. Si la banque centrale fixait les taux à zéro, un État pourrait théoriquement porter une dette représentant plusieurs fois son PIB sans que les intérêts n’asphyxient le budget. C’est, très schématiquement, la situation du Japon depuis plusieurs décennies. La contrainte n’est pas comptable mais plutôt institutionnelle et politique.

La dette extérieure, en revanche, se rembourse en devises que l’État ne peut pas créer. Elle dépend de la capacité du pays à générer suffisamment de dollars ou d’euros à travers ses exportations. Et c’est là que la situation sénégalaise est objectivement critique. Le Sénégal est structurellement déficitaire dans ses comptes extérieurs depuis l’indépendance. Ses exportations ne couvrent pas ses importations et sa balance courante est en déficit chronique. Dans ce contexte, rembourser une dette extérieure dont le stock a été multiplié à un rythme très élevé entre 2011 et 2023, suppose de dégager des devises que le pays ne produit pas en quantité suffisante.

Les projections du FMI lui-même, publiées dans ses Perspectives de l’économie mondiale d’avril 2026, n’anticipent pas de baisse du ratio dette/PIB du Sénégal avant 2031. Sur toute cette période, le solde primaire, c’est-à-dire les revenus de l’État moins ses dépenses, hors charge d’intérêts, devrait rester en excédent de l’ordre de 2,6 à 2,7 %. Ce chiffre signifie que le FMI anticipe plusieurs années consécutives d’austérité budgétaire pour que le Sénégal honore ses engagements.

Et l’exploitation du pétrole et du gaz dans tout cela ?

2. Le pétrole et le gaz ne changent pas la donne

L’argument le plus souvent avancé pour relativiser l’urgence de la crise est celui des ressources pétrolières et gazières : la production a démarré, les revenus vont affluer, le Sénégal dispose désormais d’actifs qui modifient structurellement ses perspectives de financement sauf que ce raisonnement mérite d’être examiné sérieusement.

Les revenus du pétrole et du gaz ne tombent pas dans les caisses de l’État comme une manne financière libre d’emploi. Ils transitent d’abord par le remboursement des coûts d’exploration et d’exploitation engagés par les compagnies pétrolières partenaires (cost oil). Ils doivent ensuite financer le remboursement de la dette contractée précisément pour permettre à l’État de participer à ces projets. Les profits nets, enfin, sont partiellement rapatriés par les entreprises étrangères.

Ce qui reste pour l’État sénégalais (profit oil) est bien inférieur aux chiffres bruts souvent évoqués dans le débat public.

Plus fondamentalement, ces recettes sont libellées en dollars. Elles permettront de rembourser une partie de la dette extérieure, mais elles ne modifient pas la structure du problème. Le Sénégal reste donc un pays dont la balance extérieure est déficitaire, dont les exportations hors hydrocarbures restent insuffisantes, et dont la dépendance aux importations alimentaires, énergétiques et industrielles persiste. Le pétrole et le gaz apportent certes une bouffée d’oxygène mais ne constituent pas une sortie structurelle de la crise.

3. Une dette cachée, plus un problème de justice que d’économie

Les révélations sur les dettes cachées de l’ère Macky Sall ont dominé le débat public depuis 2024. Le forum a pris une position nette sur la place que ce dossier doit occuper dans l’analyse globale : c’est un problème sérieux, mais ce n’est pas le problème principal.

La raison est celle exposée plus haut. Ces dettes sont majoritairement libellées en monnaie locale. Leur poids sur le budget de l’État pourrait être atténué par des mécanismes monétaires, à condition que la BCEAO joue un rôle que son mandat actuel ne lui permet pas d’endosser. Leur illégalité présumée parce que contractées sans validation parlementaire, est bien réelle et pose une question démocratique de premier ordre. Aucun État souverain n’est juridiquement tenu de rembourser des dettes que ses représentants n’ont pas approuvées. Mais ce problème de légitimité et de justice, aussi fondamental soit-il, ne résout pas la dynamique d’endettement extérieur.

Une complication juridique supplémentaire a été soulevée lors du forum. Que penser d’une « dette cachée » dont le remboursement est inscrit dans la loi de finances du régime qui en a assuré la divulgation ? N’est-ce pas une manière pour l’Assemblée nationale de la réhabiliter, de facto, sur le plan légal ? Une dette contractée irrégulièrement par l’exécutif mais dont le paiement est ensuite voté par le Parlement change de statut juridique. Cette validation rétroactive pourrait compliquer toute tentative ultérieure de la qualifier d’odieuse ou d’illégale dans le cadre d’un audit. C’est un obstacle que les défenseurs de l’audit citoyen devront prendre en compte tout comme la contrainte monétaire

4. Le système CFA : une contrainte supplémentaire mais pas une excuse

Une partie importante du débat a porté sur le cadre monétaire dans lequel s’inscrit la gestion de la dette sénégalaise. Le franc CFA est arrimé à l’euro à taux fixe et la BCEAO a pour mission principale de défendre cette parité. Elle n’a ni la vocation ni les instruments d’une banque centrale développementaliste capable de financer les États membres à des conditions favorables.

Cette architecture a une conséquence directe sur la gestion des crises de dette. Dans un pays disposant de sa propre monnaie, une crise de balance des paiements peut être absorbée en partie par une dépréciation du taux de change, ce qui renchérit les importations et améliore la compétitivité des exportations, au prix d’un ajustement douloureux mais qui redistribue les coûts différemment. Dans la zone CFA, cette variable d’ajustement n’existe pas. L’ajustement se fait alors par l’intérieur et se manifeste par une baisse de l’activité économique, une montée du chômage, des faillites d’entreprises et in fine, des crédits non remboursés aux banques. C’est ce qu’on appelle la dévaluation interne.

Les exemples avancés sont frappants. La Côte d’Ivoire n’a toujours pas retrouvé son niveau de PIB par habitant de 1968, avant les programmes d’ajustement structurel tandis que celui du Gabon date de 1966. Ces données, si elles sont exactes, décrivent non pas un accident conjoncturel mais une trajectoire de stagnation prolongée produite par un mode d’ajustement qui fait peser le coût des crises sur les populations.

Un chiffre illustre la surexposition des pays de la zone franc à cette logique : sur environ 609 accords conclus entre pays africains et le FMI depuis 1960, les 14 pays africains de la zone franc en représenteraient environ un tiers. Ceci est la conséquence d’un système monétaire qui rend ses membres structurellement dépendants de la validation du FMI pour accéder aux autres créanciers multilatéraux et aux marchés financiers internationaux.

5. Trois options pour gérer la dette, aucune sans conséquences

C’est sur ce tableau de fond que le forum a posé les trois options disponibles pour le Sénégal.

La première option est la restructuration négociée avec le FMI, assortie d’un nouveau programme. C’est la voie classique qui permet d’étaler les échéances, de regagner l’accès aux marchés et de rassurer les créanciers. Elle a aussi un coût documenté : les mesures d’austérité qui l’accompagnent notamment la réduction des dépenses publiques, la hausse de la pression fiscale, la suppression ou réduction des subventions, etc. pèsent en priorité sur les services publics et les ménages les plus vulnérables.

La conférence internationale de référence avait précisément rassemblé des responsables ayant vécu ces programmes de l’intérieur (en Équateur, en Grèce, au Sri Lanka, au Pakistan) pour en restituer les effets réels, au-delà des ratios macroéconomiques.

La deuxième option est le remboursement intégral des créanciers, sans renégociation. Elle évite les conditionnalités d’un programme FMI mais suppose une austérité encore plus drastique pour dégager les marges budgétaires nécessaires.

Une étude présentée lors du forum montrait que cette trajectoire implique des profits considérables pour les créanciers, financés par des coupes dans les services publics sénégalais qui rendraient nécessaire un ajustement social plus sévère encore que le PRGF des années 2000.

La troisième option regroupe ce que le forum appelle les alternatives et elles sont multiples. Elles comprennent le gel du service de la dette, la répudiation des dettes illégales, la renégociation sectorielle des termes, la réforme du système de paiement ou encore la construction de la souveraineté monétaire.

Les expériences comparées présentées lors de la conférence internationale montrent qu’elles ne sont pas théoriques. Mais elles ont cependant toutes en commun une condition préalable puisqu’elles supposent un rapport de force politique que les citoyens doivent construire, basé sur un outil technique sans lequel elles restent des voeux. Cet outil est l’audit citoyen de la dette.

L’audit citoyen n’est ni une pétition, ni un rapport d’experts

L’audit citoyen de la dette est souvent mal compris dans le débat public. On l’imagine soit comme une démarche de société civile avec des experts et militants qui se réunissent pour produire un rapport, soit comme un instrument purement technique réservé aux spécialistes. Le forum a levé les deux malentendus.

L’audit citoyen est d’abord un acte politique. Il ne peut être déclenché que par une décision du pouvoir politique notamment un décret présidentiel ou une résolution parlementaire. L’exemple de l’Équateur, souvent cité comme référence, l’illustre : c’est le président Rafael Correa qui a créé par décret, en 2007, la Commission d’audit intégral du crédit public. Ce n’est donc pas la société civile qui s’est auto-mandatée. La mobilisation citoyenne a précédé et rendu possible cette décision politique, mais l’audit lui-même est sorti d’un acte de gouvernement.

Sa composition mêle représentants de la société civile, économistes, juristes et agents des institutions financières publiques comme la Cour des comptes. Sa mission est de retracer l’historique de l’endettement, identifier les dettes dont la légalité ou la légitimité est contestable, quantifier à qui les emprunts ont profité et formuler des recommandations sur ce qui doit être payé, renégocié ou refusé.

L’Équateur a conclu cet exercice en suspendant le service de la dette sur les obligations dont l’audit avait établi le caractère illégitime, puis en rachetant ces titres à une fraction de leur valeur nominale sur les marchés secondaires, économisant ainsi plusieurs milliards de dollars.

L’argument selon lequel un tel acte entraînerait des sanctions économiques immédiates et durables a été démenti par l’expérience puisque l’Équateur a retrouvé l’accès aux marchés financiers internationaux dans les années suivantes, sans subir d’isolement prolongé. Il a toutefois connu de nouvelles crises d’endettement par la suite, précisément parce que la question de la souveraineté monétaire n’avait pas été résolue. Ce que l’audit peut faire, et ce qu’il ne peut pas faire à lui seul, sont deux choses distinctes.

Pour le Sénégal, le périmètre de l’audit devrait couvrir l’ensemble de la trajectoire d’endettement depuis 2012, date à partir de laquelle l’accélération de l’endettement est visible dans toutes les analyses disponibles. Cela inclut la dette publique, la dette cachée, mais aussi la dette privée dont l’évolution entre 2020 et 2023 soulève des questions sur sa nature réelle de dette privée authentique ou de dette publique déguisée.

6. Une restructuration silencieuse est-elle déjà en cours ?

Le forum public en ligne s’est conclu sur un avertissement qui mérite d’être entendu. Un intervenant a rappelé le précédent de 2004–2005, sous le régime du président Abdoulaye Wade, période où le Sénégal avait alors bénéficié de l’initiative Pays pauvres très endettés (PPTE) et de l’Initiative d’allègement de la dette multilatérale. Cela avait entraîné l’annulation d’une partie significative de sa dette. Présenté à l’époque comme un geste de solidarité internationale, l’effacement était en réalité conditionné à l’adoption d’un Document de Stratégie pour la Réduction de la Pauvreté (DSRP) dont le contenu n’était pas une politique autonome élaborée par les autorités sénégalaises mais un template standardisé appliqué simultanément à de nombreux pays, sous la supervision de la Banque mondiale. Les ressources budgétaires libérées par l’annulation devaient alors être réaffectées à des secteurs définis par les institutions créancières.

L’hypothèse avancée est que le scénario en cours de construction pourrait suivre une logique similaire. Des allègements et réaménagements pourraient être accordés par le Club de Paris, être présentés publiquement comme distincts d’une restructuration formelle, mais comportant en pratique les mêmes conditionnalités. La rencontre entre le président Bassirou Diomaye Faye et Emmanuel Macron le 20 mai 2026, et l’examen du dossier sénégalais annoncé pour le mois de juin 2026, s’inscrirait alors dans cette perspective. Si cette lecture est exacte, le Sénégal entrerait dans une restructuration qui ne dirait pas son nom, avec les mêmes conséquences pour les générations à venir que celles que le forum a documentées à travers l’expérience d’autres pays.

7. Ce que le citoyen a à faire

Le forum ne s’est pas achevé sur un constat d’impuissance. Sa conclusion est au contraire que la situation, aussi sérieuse soit-elle, appelle une réponse citoyenne organisée dont les contours sont relativement clairs.

Les économistes ont fait leur travail. La conférence internationale a produit une matière comparative et technique abondante. Ce qui manque, c’est la pression politique nécessaire pour que le gouvernement décide de déclencher l’audit citoyen. Cette pression ne viendra pas des techniciens. Elle doit venir de citoyens qui comprennent les enjeux, qui exigent la transparence sur l’histoire de l’endettement, et qui refusent d’être la génération sacrifiée sur l’autel d’une dette dont ils n’ont pas validé les conditions de contractation.

L’audit citoyen n’est pas une fin en soi mais un point de départ. C’est à partir de lui que peuvent se déployer les alternatives comme le gel sélectif du service de la dette, la répudiation des dettes illégales, la renégociation des termes ou encore la réforme du système d’endettement pour que les générations suivantes n’aient pas à tenir le même débat. Mais sans l’audit, les options disponibles se réduisent à choisir entre différentes formes d’austérité.

La question n’est pas seulement économique, elle est aussi démocratique. Pourquoi payer des dettes que le Parlement n’a pas validées ? Comment des emprunts d’une telle ampleur ont-ils pu être contractés sans débat public ? À qui ont-ils profité ? Ce sont des questions de transparence et de gouvernance auxquelles les citoyens ont le droit d’exiger des réponses, quel que soit par ailleurs le gouvernement en place.

8. Deux jours après le forum, la politique répond

Le forum public du 24 mai 2026 s’est tenu dans un contexte politique dont les évolutions immédiates donnent à ses conclusions une résonance particulière.

Le 22 mai, soit deux jours avant le forum, le président Bassirou Diomaye Faye avait limogé Ousmane Sonko de son poste de Premier ministre. La rupture entre les deux hommes s’était cristallisée précisément autour du traitement de la dette, le Président Diomaye souhaitant négocier un nouveau programme avec le FMI alors que son ex-Premier ministre semble être plus rigide avec les partenaires.

Le lendemain du forum, le 25 mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye nommait Ahmadou Al Aminou Lô au poste de Premier ministre. Sa nomination intervient alors que la dette publique culmine à 132 % du PIB. Le profil du nouveau chef de gouvernement constitue en lui-même un signal de direction : Al Aminou Lô est l’homme qui, pendant des années, a personnellement accompagné le Sénégal dans ses négociations avec le FMI, ses émissions d’eurobonds et ses échanges avec les agences de notation. Lors des débats de 2018 et 2020 sur la transition du franc CFA vers l’Eco, il avait publiquement défendu la monnaie commune. Sa première déclaration publique après sa nomination, « le Sénégal est un pays sûr et viable et entend le rester », s’adressait clairement aux marchés.

Le 26 mai 2026, Ousmane Sonko était élu président de l’Assemblée nationale avec 132 voix sur 133 exprimées, devenant ainsi la deuxième personnalité de l’État du Sénégal. Lors de son premier discours, il évoquait « certaines divergences » avec le nouveau Premier ministre Al Amine Lo sur les questions monétaires et de la dette. Fort de ses 130 députés PASTEF sur 165, il dispose toujours de moyens institutionnels pour continuer à peser sur les arbitrages à venir.

La configuration qui se dessine est donc celle d’un exécutif orienté à rassurer les partenaires économiques comme le FMI alors que le président de l’Assemblée nationale semble continuer à faire de la souveraineté économique son marqueur politique central.

En attendant la composition du nouveau gouvernement (toujours pas en place une semaine après sa dissolution) ainsi que les premières décisions sur la dette, le débat continue à se nourrir. Désormais, il va se prolonger au sein des institutions elles-mêmes.

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