25 janvier 2026

[308]. Service public et désinformation au Sénégal

 [308]. Service public et désinformation au Sénégal

Désinformation est aussi vieille que l’humanité et tant que du contenu sera partagé, l’on ne sera pas à l’abri du faux ou de la manipulation. Il est quand possible d’en anticiper au mieux les effets et c’est ce que nous avons tenté d’examiner en invitant un spécialiste du fact-checking et un officiel du Gouvernement sénégalais. Samba Dialimpa BADJI chercheur, spécialiste de la désinformation et Mame Gor NGOM Directeur général du Bureau d’Informations et de Communication du Gouvernement (BIC-GOUV) ont ainsi pu échanger avec l’équipe du Divan Citoyen et de Ouestaf News autour de la thématique « Service public et désinformation« .

Qu’est-ce que la désinformation ? Avoir une définition consensuelle est un des problèmes majeurs. Pas que l’on peine à trouver les mots justes pour décrire la réalité de ce phénomène. La difficulté vient le plus souvent de la difficulté à circonscrire le champ d’analyse qui varie selon le contexte et l’intention. C’est la raison pour laquelle d’ailleurs, les auteurs parlent de plus en plus de désordre informationnel pour décrire les trois manifestations principales : désinformation, mésinformation, malinformation.

  • désinformer, c’est partager un contenu que l’on sait faux, dans l’intention de nuire ;
  • mésinformer, c’est partager un contenu faux sans savoir qu’il est faux ou trompeur ;
  • malinformer, c’est partager du contenu authentique, dans l’intention de nuire.

L’action de désinformer n’est donc pas nouveau. Elle a simplement pris des proportions plus importante aujourd’hui du fait de la facilité de créer et partager du faux contenu, notamment avec l’intelligence artificielle et d’autres outils innovants.

Afin d’amener le grand public à mieux comprendre les mécanismes liés à la désinformation, nous nous sommes engagés dans une collaboration avec le média Ouestaf dans un projet dénommé synergie des médias contre la désinformation.

Est-il possible qu’un gouvernement use de la désinformation ?

Lorsqu’on évoque la désinformation, on pense à divers acteurs, les uns plus divers et engageants que les autres. L’on évoquait un peu plus haut les utilisateurs des réseaux sociaux mais tout en prenant le soin de préciser que cet action date d’une certaine époque. Et la question qui surgit est celle de savoir si les gouvernements usent de la désinformation et comment ils y font face.

En principe OUI, les gouvernements font de la désinformation. Beaucoup de désinformation d’ailleurs. Pour votre information, vous pouvez parcourir les cent (100) fake news que le site web frenchcom a répertorié un peu partout à travers le monde. Nous y retrouvons des exemples célébres que nous avons vu ou vécu ces dernières années, impliquant de hautes personnalités du monde politique. Comme l’évoquait Samba Dialimpa au cours des discussions, la désinformation vient toujours du sommet.

Ces exemples révèlent également un autre fait : la désinformation ou l’accusation de s’y adonner est devenue une arme diplomatique et toute une « propagande » est déployée pour pointer certains gouvernements comme les coupables désignés. Pour beaucoup d’entre-nous, lorsqu’on évoque la désinformation version gouvernement, nous pensons automatiquement à un ou deux Etats. Oui, ceux-là même que vous avez en tête. à l’instant :-).

Les gouvernements tentent également d’apporter une réponse à la pratique de la désinformation. Dans la plupart des cas, cette réponse est d’ordre législatif et elle est axée sur la répression. Dans la plupart des pays, des dispositions spécifiques sont inclues dans des lois destinées à lutter contre la diffusion de fausses nouvelles ou la cybercriminalité. Il existe aujourd’hui assez peu d’initiatives gouvernementales autres que répressives dans la prise en charge de la désinformation. Le propos n’est pas qu’il faut mettre de côté la répression. Il pointe plutôt les limites de ce procédé dès lors qu’il est le seul mécanisme mis en place.

Beaucoup de gouvernements tirent également prétexte de la lutte contre la désinformation pour combattre un discours dissident. Le risque d’imposer une vérité officielle est à prendre en compte surtout lorsque les citoyens ne sont pas en mesure de vérifier que l’information officielle corresponde à la réalité. Il s’avère dès lors crucial que les populations aient les moyens et outils d’accéder à l’information publique. Dans beaucoup de pays, cette exigence est prise en charge par la mise en place d’un environnement propice, y compris l’adoption d’une loi d’accès à l’information.

La désinformation est-elle le fait de professionels de l’information ?

Oui, c’est bien possible. En règle générale, le journaliste et le média est aussi la victime de la désinformation, soit parce qu’il n’a pas usé de précautions que lui dicte son métier, soit parce qu’il évolue dans un environnement dont il n’a pas la totale maitrise. C’est pourquoi d’ailleurs l’autre pilier sur lequel le gouvernement pourrait agir est la formation.

Aujourd’hui, des écoles de formation comme le CESTI ou EJicom ont intégré dans leur curriculum des modules de formation en fact-checking. Plusieurs spécialistes des médias disent que la vérification du fait avant sa diffusion fait partie du b-a-ba du journalisme, sauf que ce monde est aujourd’hui ce qu’il est. Une certaine pratique du journalisme a favorisé, sinon rendu nécessaire, des cours sur la vérification des faits.

Cette pratique consiste notamment pour les médias à reprendre et endosser des « informations » diffusées sur les réseaux sociaux sans les mesures de vérification d’usage. Cette tâche est également rendue plus ardue par le fait que beaucoup de professionnels de l’information formés aux techniques classiques ne disposent pas d’outils ou de compétence leur permettant de vérifier certains contenus numériques. Il est donc important de les préparer à mieux comprendre ce phénomène du désordre informationnel, à mieux appréhender l’évolution du métier et de la pratique journaliste dans un contexte en constante évolution.

Cette préparation peut aider le professionnel de l’information à déjouer les pièges de la manipulation et préserver ainsi ses lecteurs de la désinformation. S’il est admis que chacun peut se tromper ou être victime de manipulation, la portée et les effets peuvent être nettement plus dommageables si c’est un journaliste ou un média qui est concerné puisqu’il emporte dans son erreur tout un public qui prend pour vérité une information qu’il diffuse. Puisque ce risque existe et fortement probable, il faut prendre les précautions d’usage.

Serions-nous en capacité de nous prémunir de la désinformation ?

Oui, a priori. L’une des réponses clés est de considérer l’information comme un produit de consommation. Samba Dialimpa a fourni à ce sujet une illustration simple mais complète des mesures de précaution à prendre. Si l’on s’apprête à acheter un produit de consommation quelconque, comme le poisson par exemple, l’on s’assure d’abord qu’il est de qualité. Le produit est ausculté, tâté, soupesé 🙂 avant qu’il ne se retrouve au fond du panier. Nous effectuons ces opérations au quotidien sur bien des produits que nous acquérons. C’est le même procédé qu’il faut considérer pour le produit qu’est l’information.

Afin d’arriver à ce résultat, il faut mettre en oeuvre une politique claire et inclusive d’éducation aux médias, y compris la pratique de la désinformation et ses méfaits sur le débat public et la formation à la citoyenneté. Ces programmes doivent être disponibles dans les langues locales et sur des supports auxquels les masses peuvent accéder et utiliser. Bien que cette tâche incombe au principal au gouvernement, ce dernier peut s’adjoindre le concours d’individus ou d’organisations spécialisées ou simplement bien engagées dans la sensibilisation des populations et/ou la lutte contre la désinformation.

L’efficacité de ce dispositif dépendra aussi de l’exigence pour les pouvoirs publics de rendre disponible l’information publique. Comme l’a bien rappelé Mame Gor NGOM, l’Etat doit communiquer et surtout communiquer sur du vrai et de l’authentique parce qu’en vérité, toute information fausse ou falsifiée et endossée par l’Etat le met en vulnérabilité. Aujourd’hui, le développement de l’Internet et des réseaux sociaux et l’accessibilité des données fait que beaucoup d’acteurs, individus comme organisations, sont en mesure de débunker une information, d’en distinguer la vérité du mensonge et surtout de le rendre disponible.

Rendre disponible l’information publique, la clé

L’autre challenge au niveau gouvernemental, c’est la communication harmonisée. Au Sénégal, les autorités ont mis en place le Bureau d’Informations et de Communication du Gouvernement (BIC-Gouv) conçu pour être l’entité dédiée à la communication gouvernementale. Il sera également l’interlocuteur priviligié et le relais entre les institutions et les journalistes sans oublier les citoyens. Afin de faciliter son action, un arrêté a été pris pour organiser ses missions et ses axes d’intervention. La mise en place du BIC-Gouv peut-être déterminant surtout dans un environnement où l’administration fait preuve d’une grande frilosité dans la mise à disposition de l’information publique.

En réalité, et la précision est de taille, ce dont les médias et les citoyens ont besoin, c’est une information généralement très simple, qui devrait en principe être disponible sur un site internet officiel du gouvernement et dont la diffusion n’emporte la violation d’aucune norme de confidentialité. C’est pourtant ce type d’informations que la plupart des acteurs peinent au quotidien à recueillir auprès de la plupart de nos administrations. Interrogez les citoyens pour vous faire votre propre idée, et d’ailleurs, tous les journalistes qui travaillent sur le fact-checking au Sénégal sont confrontés à cet écueil. Vous n’avez même pas idée du nombre d’articles de vérificateurs en attente de publication de ce seul fait.

Le gouvernement doit également encourager les initiatives citoyennes qui sont engagées dans l’accompagnement des populations. Il doit également soutenir des instances comme le Cored ou les organes de régulation qui exploitent d’autres mécanismes pour corriger des errements ou des manquements liés à la profession. En cela, fournir aux instances de régulation la possibilité de sanctionner.

Le Conseil des ministres est un moment important de communication du Gouvernement à destination des populations. L’on peut s’entendre sur le fait que le format dont le communiqué est rendu public peut être amélioré et le Bic-Gouv travaille là-dessus. En tous les cas et quelque soit le format adopté, les mesures doivent gagner en pérennité parce que les gouvernements qui se sont succédés nous ont habitué à de belles initiatives qui ont fait long feu. Le Gouvernement fasse à la presse en est un exemple.

Alaaji Abdulaay

abdoulaye@divancitoyen.com

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