[288]. Détails troublants à propos de la lettre cosignée par Diouf et Wade

 [288]. Détails troublants à propos de la lettre cosignée par Diouf et Wade

Dans une lettre en date du 11 février 2024 « cosignée » et largement partagée sur les réseaux sociaux, les présidents Abdou Diouf et Abdoulaye Wade lancent un appel au calme à la jeunesse sénégalaise. Ils appellent également la classe politique et les acteurs de la société civile à participer au dialogue initié par le Président Macky Sall, pour que soient tenues le 15 décembre 2024 des élections inclusives, incontestables et transparentes. Cette sortie inattendue par les sénégalais suscite beaucoup de commentaires. Le timing, le fond et la forme de la lettre interrogent au point de faire douter de son authenticité.

Le Président Abdou Diouf, questionné en 2021 par un journaliste de la chaine de télévision française TV5 Monde sur la situation du pays, avait opposé à ce dernier son droit de garder le silence. Car, dit-il, en quittant le pouvoir en 2000, il avait juré de ne jamais s’exprimer sur les problèmes des Sénégalais. Son successeur Me Abdoulaye Wade a semble-t-il, depuis la réélection de Macky Sall en 2019, adopté la même posture même si, selon certaines indiscrétions, son état de santé est devenu fragile.

Le 3 mars 2021, des manifestations et des affrontements violents ont éclaté dans le pays après l’arrestation, d’Ousmane Sonko, figure de proue de l’opposition. Il était inculpé pour troubles à l’ordre public et participation à une manifestation non autorisée alors qu’il se rendait au tribunal pour répondre à une citation à comparaître dans une autre affaire. Les manifestations et émeutes avaient duré une semaine et occasionné quatorze pertes en vies humaines, des centaines de blessés, des dizaines de stations service saccagées, des grandes surfaces et des banques vandalisées.

Le 5 mars, le Secrétaire général des Nations Unies António Guterres se disait « très préoccupé [par la situation] » et appelait « à éviter une escalade ». Les ambassades de l’Union européenne, de ses États membres, des États-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de la Suisse, du Japon et de la Corée du Sud avaient appelé à « une restauration pacifique du calme et du dialogue ». Les États d’Afrique de l’Ouest n’étaient pas en reste. Ils exhortaient « au calme et à la retenue ». Pendant ce temps, les Présidents Diouf et Wade s’étaient emmurés dans le silence.

Rien, si ce ne sont les signatures apposées au texte, ne peut prouver de l’authenticité de la lettre. Et même ces signatures font douter. En effet, nous sommes habitués à voir les signatures des deux présidents sur les actes qu’ils prenaient et qui engageaient la République du Sénégal. La comparaison faite de celles-ci avec celles apposées sur la lettre, nous amène à soutenir qu’elles ne sont pas identiques. Il s’y ajoute que ces deux hommes que presque tout oppose sur le plan politique n’ont, de mémoire d’hommes, jamais signé ensemble un document.

S’ils ont mesuré la gravité de l’heure au point de devoir sortir de leur mutisme, une simple lettre balancée sur les réseaux sociaux ne saurait être l’approche la mieux indiquée. Pourquoi n’avoir pas utilisé des canaux officiels? Pourquoi un ancien Président s’accommoderait-t-il moins de la solennité républicaine (discours, lettre envoyée à la présidence pour publications avec les sceaux de la république etc.) ? Interrogations d’autant plus légitimes que leur statut d’anciens chefs d’Etat a été fixé par la loi n°1981/01 du 29 janvier 1981. L’article 1er de cette loi accorde une dotation annuelle équivalent au moins à l’indice le plus élevé des fonctionnaires de l’Etat. Ils bénéficient en outre de l’indemnité la plus élevée allouée aux agents de l’Etat, des services d’un aide de camp, d’un secrétariat, d’une résidence ainsi que des prestations de natures correspondantes.

Le report de l’élection présidentielle est, en l’état actuel, une simple volonté exprimée par le Président Macky Sall à travers son décret n°2024-106 du 03 Février 2024. Une volonté soutenue par ses partisans (députés de la coalition Benno Bokk Yakar) et alliés de circonstance (députés du PDS) avec l’adoption par ces derniers de la loi constitutionnelle portant dérogation à l’aliéna 1er de l’article 31 de la Constitution. Seul le juge constitutionnel peut décider du report ou non de l’élection présidentielle suivant les dispositions des articles 29 et 34 de la Constitution. Alors que le peuple sénégalais est à l’écoute des juges du conseil constitutionnel, comment Diouf et Wade peuvent-ils se permettre de nous parler comme si le report était déjà acté ? J’en doute.

Des manœuvres politiciennes ont plongé le pays dans le gouffre. Les audios fuités et attribués à un proche du régime et à une militante du PDS ont fini par convaincre les plus sceptiques. Cette lettre attribuée aux deux anciens chefs d’Etat ne devraient-t-elle pas être versée dans cette entreprise machiavélique pour satisfaire des intérêts bassement politiciens ? L’histoire nous le dira.

Alors que je finalises cet article, j’ai reçu une autre lettre qui serait signée par le Président Abdou Diouf. Cette lettre, en substance, me conforte dans mes doutes.

Nous y reviendrons.

Mouhamadou Moustapha Diagne, Juriste spécialisé en droit international des droits de l’homme

Mouhamadou Moustapha Diagne

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