Divan Citoyen a organisé deux forums sur la dette publique du Sénégal. Le premier s’est tenu le 23 novembre 2025, autour du thème « Dette publique : réalités, impacts et mesures de redressement », avec les économistes Abdoulaye Ndiaye (NYU Stern School of Business) et Sogué Diarisso (ancien directeur de la Prévision, ancien conseiller à la BCEAO, ancien directeur du Plan Sénégal Émergent). A la suite des évènements politiques et une visite du FMI à l’horizon, il nous a semblé pertinent d’évoquer à nouveau les perspectives sénégalaises dans la gestion de dette publique. Un second forum sur la « Gestion de la dette : options et risques pour le marché domestique », s’est tenu le 14 juin 2026 avec Abdoulaye Ndiaye.
Ce qui suit est une synthèse analytique de leurs échanges, enrichie des travaux publiés par Ndiaye et Martin Kessler au sein du Finance for Development Lab en janvier 2026.
« La dette du Sénégal est soutenable. » Cette phrase a-t-elle encore un sens ?
Pendant des années, les chiffres officiels situaient la dette publique sénégalaise autour de 70 % du Produit Intérieur Brut (PIB). Un niveau élevé mais toujours dans les normes de ce que les institutions internationales considèrent comme gérable. Puis est survenue l’alternance politique au Sénégal en mars 2024, mettant fin au régime du Président Macky Sall au pouvoir depuis 2012. Ainsi que le prévoit les textes, un audit des comptes publics, confié à la Cour des comptes a mis à nu une réalité brutale : la dette réelle du Sénégal dépassait 120 % du PIB. Plus de cinquante points de différence, équivalent à la moitié de ce que le Sénégal produit en une année entière. Depuis lors, un débat sans fin s’est ouvert, parfois technique, souvent passionnel et presque toujours incomplet.
La dette publique du Sénégal est-elle soutenable ? Faut-il la restructurer ? Le FMI était-il au courant, complice de ce fait et qu’il faut désormais considérer comme notre ennemi ou alors notre seul recours ? Différentes questions qui ont occupé le débat public, occultant par moment d’autres aspects essentiels.
En invitant deux économistes lors de forums, Divan Citoyen en novembre 2025 et juin 2026 tente d’apporter une certaine lumière sur des questions qui nous ont semblé pertinentes.
En dix (10) points, nous vous proposons une lecture rigoureuse de la situation, les mécanismes concrets derrière les mots et une cartographie des choix réels qui s’offrent au Sénégal.
1. D’abord, comprendre comment le Sénégal s’endette
Un État finance son fonctionnement et ses investissements par la collecte de taxes et par l’emprunt.
Commençons par les recettes fiscales du Sénégal. Elles proviennent principalement de trois sources : la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) prélevée sur les biens et services, les droits de douane sur les importations et l’impôt sur les sociétés. L’impôt sur le revenu des personnes physiques (celui que les salariés paient sur leur fiche de paie) ne concerne en pratique que les travailleurs du secteur formel, c’est-à-dire ceux qui ont un contrat de travail déclaré.
Au Sénégal cependant, le secteur informel représente selon les estimations près de 60% du PIB et regroupe 97% des unités économiques du pays. Le secteur informel regroupe pour l’essentiel les commerçants, les artisans, les transporteurs, les agriculteurs, les petites entreprises. Ceux-là contribuent à la richesse nationale mais ne sont pas, pour l’essentiel, enregistrés auprès des services fiscaux.
En 2024, les recettes fiscales s’élevaient à environ 3 833 milliards de francs CFA avec un taux de pression fiscale (part des recettes fiscales dans le PIB) autour de 16 à 18%. Une étude de la Direction de la Prévision et des Etudes Economiques (DPEE) a estimé que la formalisation de 44% seulement de ces unités permettrait de porter le taux de pression fiscale de 16,9% à 20,4% du PIB, soit un gain potentiel d’environ 526 milliards de francs CFA supplémentaires par an.
Alors que l’UEMOA s’est fixé un objectif commun de 20%, le FMI considère que ce taux ne pourrait être atteint au rythme actuel qu’en 2048. C’est dans ce contexte que l’emprunt intervient comme second levier de financement.
Le Sénégal emprunte auprès de quatre grandes catégories de créanciers.
Il y’a d’abord les institutions multilatérales comme le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale ou encore la Banque africaine de développement. Ils prêtent à des taux concessionnels, souvent proches de zéro, précisément parce qu’ils interviennent quand personne d’autre ne le fait. C’est leur rôle de dernier recours.
Il y a ensuite les créanciers bilatéraux qui sont des États qui prêtent directement à d’autres États. Certains sont organisés en groupe pour avoir plus de poids dans les négociations, notamment le Club de Paris qui regroupe principalement la France et les pays de l’Union européenne. Hors de ce club, on trouve notamment la Chine et les pays du Golfe.
La troisième catégorie est constituée des détenteurs d’eurobonds. Il s’agit d’investisseurs privés (ex. fonds d’investissement ou banques étrangères) qui achètent des titres de dette sénégalaise sur les marchés financiers internationaux. Ces titres s’échangent librement, comme des actions en bourse et quiconque dispose d’un compte dans une banque peut en acheter.
Il y a enfin le marché domestique qui regroupe les banques sénégalaises et les banques de la zone UEMOA, qui achètent et détiennent des titres de la dette sénégalaise dans le cadre régional. Ce marché régional est une particularité importante du fait que le Sénégal ne disposant pas de sa propre monnaie, partage le franc CFA avec sept autres pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), sous la supervision de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).
C’est sur ce dernier point que se joue une grande partie des enjeux actuels.
2. Comment la dette sénégalaise a-t-elle atteint ce niveau ?
Sogué Diarisso, qui a traversé plusieurs décennies de politique économique sénégalaise de l’intérieur, commence par une anecdote révélatrice. En 2005, il reçoit un appel d’un correspondant international qui lui signale que le Sénégal consacre officiellement quarante pour cent (40%) de ses dépenses budgétaires consacrées à l’éducation, un ratio remarquable. Après vérification, il s’avère que certaines dépenses ont été exclues du calcul pour gonfler artificiellement ce chiffre. « Ça fait des années qu’on fait ça », lui répond alors un collègue. Ce n’était pas une erreur de calcul. C’était une méthode.
Cette culture de la manipulation des chiffres publics dont on débat aujourd’hui n’est donc pas anecdotique. Elle est systémique et ancienne.
Sogué Diarisso remonte à 1986, quand il rejoint la direction de la Prévision et de la Conjoncture et trouve les équipes en train de boucler un programme économique et financier, pour constater l’échec du plan de stabilisation précédent, puis l’échec du plan de redressement et finalement la dévaluation de 1994.
Là également, le schéma est toujours le même. On identifie le problème, on diffère les mesures correctives nécessaires, on paie plus tard et donc toujours plus cher. Comme aujourd’hui.
Deux défaillances structurelles profondes expliquent, à son avis, cette récurrence.
La première défaillance est monétaire. La BCEAO programme la politique monétaire de la zone en alignant les taux d’inflation sur ceux de la zone euro, une zone qui ne représente que moins de trente pour cent (-30%) des échanges extérieurs du Sénégal. Il se trouve ensuite que les prix domestiques notamment ceux du mil, du riz local ou des légumes, sont essentiellement déterminés par la production agricole, et non par les instruments monétaires classiques.
Résultat : des taux de financement de l’économie très bas, bien inférieurs à ceux des pays émergents comparables, et un secteur privé qui n’a jamais eu accès au crédit dans les proportions nécessaires à son développement.
La seconde défaillance est politique, et Diarisso la documente de l’intérieur. En 2013, alors qu’il dirige le Bureau de suivi du Plan Sénégal Émergent, il alerte le président Macky Sall sur un chiffre préoccupant : onze à quinze pour cent (11 à 15%) seulement des recettes fiscales sont consacrées à l’investissement sur ressources internes. Tout le reste part dans le service de la dette et le fonctionnement de l’État. Le président avait la possibilité de réajuster. Il a cependant choisi de construire les sphères ministérielles de Diamniadio, d’enclencher de grands projets d’infrastructure via des montages extra-budgétaires, d’encourager les dettes de sociétés publiques sous la garantie de l’État sans qu’elles ne soient inscrites en tant que telles dans les comptes officiels. « Tout le mal est là », dit Diarisso.
Le FMI dont le rôle est précisément de surveiller ces pratiques, n’est pas exonéré de responsabilité. Quand les autorités sénégalaises ont refusé d’annexer les dettes garanties par l’État à la loi de finances, le FMI a fermé les yeux. « Il ne faut pas dire qu’il n’était pas au courant », conclut Sogué Diarisso.
3. La soutenabilité de la dette comme un débat mal posé
Depuis l’alternance de mars 2024, le mot « soutenabilité » est devenu un terrain de bataille politique. Le gouvernement soutient que la dette est soutenable tandis que la majorité des économistes dit le contraire. Qui a raison ?
La réponse d’Abdoulaye Ndiaye est méthodologique avant d’être politique. Pour lui, la soutenabilité n’est pas une opinion, c’est un cadre d’analyse. Ce cadre s’appelle le LIC-DSF : Debt Sustainability Framework pour les pays à faible revenu, géré conjointement par le FMI et la Banque mondiale depuis 2005. Il n’est pas parfait, comporte une part de jugement et peut refléter des biais géopolitiques parce que des pays bien positionnés diplomatiquement ont parfois obtenu des évaluations plus favorables que leurs chiffres ne le justifiaient. Pour le cas du Sénégal cependant, les chiffres sont tels que la marge d’interprétation est quasi nulle.
Que disent les chiffres ? Ils disent que le service de la dette extérieure dépasse cinquante pour cent (50%) des recettes de l’État entre 2026 et 2028 alors que le seuil jugé « sûr » dans ce cadre est de vingt-trois pour cent (23%). Selon les projections, le service de la dette du Sénégal va rester supérieur à ce seuil jusqu’en 2040. Une situation de détresse.
Le gouvernement sénégalais a défendu deux arguments pour contester ce diagnostic. Le premier a été de dire qu’une croissance de huit pour cent (8%) enregistrée en 2024 laisse entrevoir une capacité de remboursement en hausse. Le second argument a trait aux revenus attendus du pétrole et du gaz qui permettront à terme à l’État de souffler. Ces deux arguments se sont depuis fragilisés.
La croissance attendue de 8% est retombée autour de deux pour cent (2%) et les revenus pétroliers et gaziers sont inférieurs aux projections initiales. La raison est mécanique et elle a été détaillée lors d’un précédent forum du Divan Citoyen consacré aux stratégies alternatives de sortie de la dette : les revenus du pétrole et du gaz servent d’abord au remboursement des coûts d’exploration et d’exploitation engagés par les compagnies pétrolières partenaires, ce qu’on appelle le cost recovery ou cost oil. Ce qui reste alors pour rentrer dans les caisses de l’État est bien inférieur aux chiffres bruts souvent avancés dans le débat public.
L’actuel ministre de l’Economie, des Finances et du Plan Cheikh Diba avait lui-même reconnu, sous le gouvernement du Premier ministre Ousmane Sonko, que la soutenabilité de la dette sénégalaise était désormais conditionnée à l’existence d’un programme avec le FMI. Sans accord avec le Fonds, la dette n’est pas soutenable selon les critères qui permettraient au Sénégal d’accéder à nouveau aux marchés financiers internationaux.
Les marchés, eux, ne débattent plus, ils ont tranché. Les eurobonds sénégalais affichent des rendements supérieurs à trente pour cent (30%) à l’horizon 2028, signal que les investisseurs anticipent une restructuration. Si cette restructuration se concrétisait, ces rendements se normaliseraient autour de quinze pour cent (15%), ce qui représente déjà la moitié de la décote anticipée.
4. Les réelles interrogations autour de la « restructuration »
Le mot restructuration est devenu, dans le débat public sénégalais, soit un tabou soit un épouvantail. Les deux attitudes sont également nuisibles parce qu’elles empêchent de comprendre ce dont il s’agit réellement.
Restructurer une dette, c’est s’asseoir avec ses créanciers et renégocier les termes du remboursement quand on ne peut plus honorer ses engagements intégralement ou à temps. L’objectif n’est pas de fuir ses dettes mais de les rendre soutenables, c’est-à-dire trouver un accord qui permette au pays de continuer à fonctionner, à investir, et à rembourser sur un horizon réaliste.
Les instruments disponibles sont au nombre de quatre :
- L’allongement de la maturité : On repousse dans le temps les échéances de remboursement, sans toucher au montant dû ni aux intérêts. C’est l’option la moins coûteuse politiquement.
- La réduction des taux d’intérêt : On diminue la charge mensuelle du service de la dette, ce qui améliore immédiatement les flux de trésorerie de l’État.
- L’introduction d’une période de grâce : Pendant deux à cinq ans, le pays ne rembourse pas, ce qui lui laisse le temps de se restructurer économiquement.
- Et enfin, la réduction du principal c’est-à-dire du montant de base dû : Les créanciers l’acceptent le moins volontiers, mais il est parfois inévitable pour rendre la situation véritablement soutenable.
Ces quatre instruments ont en commun de tous générer une perte pour les créanciers. La question n’est donc pas de savoir s’il y aura des pertes mais plutôt qui va les absorber, dans quel ordre, et dans quelles proportions ? Selon Abdoulaye Ndiaye, le vrai débat devrait se concentrer sur ces questions. Il identifie ainsi quatre catégories de perdants potentiels.
- Les citoyens sénégalais.
Ils subissent déjà des pertes, mais de façon diffuse et peu visible. Les bourses familiales ont été suspendues puis relancées après un audit, avec une révision importante de la liste des bénéficiaires. Les subventions à l’électricité sont sous pression. L’État recrute moins. Les entreprises qui travaillent avec l’État accumulent des arriérés pendant des années. Le crédit aux PME et aux agriculteurs se raréfie, parce que les banques préfèrent prêter à l’État à sept pour cent (7%) plutôt qu’au secteur privé à des conditions incertaines. La croissance stagne à deux pour cent (2%) alors que la population croît à trois pour cent (3%).
Abdoulaye Ndiaye formule un paradoxe qui mérite d’être retenu. Le niveau d’ajustement que le Sénégal s’impose actuellement, sans programme formel d’ajustement, est déjà plus élevé que ce qu’imposerait un programme de restructuration négocié. Les citoyens paient sans que cela serve à résoudre le problème, et sans que personne ne le nomme.
- Les détenteurs d’eurobonds.
Ce sont des investisseurs privés internationaux qui détiennent des titres de dette sénégalaise échangés sur les marchés financiers. Depuis cinq ans, ils perçoivent des rendements de sept à huit pour cent (7 à 8%) sur ces titres, ce qui équivait à des niveaux habituellement réservés aux marchés d’actions et non aux obligations souveraines. Tant qu’il n’y a pas de restructuration formelle, ils continuent d’encaisser ces rendements. Dans la logique du Cadre Commun du G20, ce sont eux qui sont appelés à absorber les pertes les plus importantes et c’est pourquoi le marché anticipe déjà cette issue, comme en témoignent les rendements actuels.
- Les créanciers bilatéraux
Il s’agit de pays comme la Chine, la France, les Émirats et bien d’autres États encore. Des articles de presse ont rapporté que le Sénégal accumule déjà des arriérés envers certains d’entre eux. La Chine, selon des propos rapportés du Premier ministre Ousmane Sonko lors de sa visite à Ziguinchor, a fait savoir qu’elle attend que la question avec le FMI soit réglé. C’est un signal fort sur la position de l’un des principaux créanciers bilatéraux du pays.
- Les banques locales et régionales.
C’est le point le plus sensible, et celui sur lequel Abdoulaye Ndiaye revient avec le plus d’insistance lors du forum de juin 2026. Environ cinquante pour cent (50%) de la dette sénégalaise est désormais détenue par des banques sénégalaises et des banques de la zone UEMOA. Si une restructuration les contraint à prendre des pertes significatives, il pourrait survenir une crise bancaire. Cela signifie concrètement que des banques seront incapables d’honorer les dépôts de leurs clients au moment même où l’État, contraint de les recapitaliser, n’en aura pas les moyens. Un resserrement brutal du crédit pour les entreprises et les ménages.
L’exemple du Ghana est là pour illustrer le scénario : quand le Ghana a restructuré sa dette domestique, cela a déclenché une crise bancaire, de l’inflation et une dépréciation de la monnaie. La note du Finance for Development Lab est explicite sur ce point : préserver les passifs en monnaie locale au sein de l’UEMOA n’est pas seulement une question de répartition des pertes, c’est davantage un impératif macrofinancier pour éviter une contagion à l’ensemble de la région.
5. Les paiements anticipés : un signal et des questions
À quelques jours de l’arrivée d’une mission du FMI à Dakar et alors même qu’on scrutait les grandes orientations du nouveau gouvernement sur la gestion de la dette, une information cruciale est presque passée inaperçue dans le débat public. Le gouvernement sénégalais réglait par anticipation deux coupons obligataires en devises étrangères pour 53,75 millions d’euros sur ses obligations en euros (échéance 2037) et 38,8 millions de dollars sur ses obligations en dollars (échéance 2031). Au total, environ 58,7 milliards de francs CFA déboursés avant la date prévue, selon Bloomberg qui cite des sources proches du dossier.
Ce geste mérite d’être lu à la lumière du cadre analytique exposé lors des deux forums.
Dans la cartographie des créanciers du Sénégal, les détenteurs d’eurobonds sont précisément ceux que la logique du traitement de la dette désigne comme les premiers appelés à absorber des pertes. Ce sont eux qui perçoivent depuis plusieurs années des rendements de sept à huit pour cent sur la dette sénégalaise, des niveaux habituellement associés aux marchés d’actions et non aux obligations souveraines. Et ce sont eux dont les titres affichent aujourd’hui des rendements supérieurs à trente pour cent sur les marchés secondaires, signal que les investisseurs anticipent une restructuration.
Or, en payant par anticipation ces coupons, le Sénégal envoie le signal inverse : celui d’un débiteur fiable, qui honore ses engagements avant même qu’ils ne soient exigibles. L’objectif est certainement de rassurer les marchés financiers internationaux et le FMI à la veille de négociations décisives, après vingt-six mois sans déboursement du Fonds depuis la suspension du programme en avril 2024.
La question que les différents forums se posent est de savoir si ces ressources mobilisées pour rembourser par anticipation des créanciers internationaux n’auraient pas pu servir à autre chose, notamment à maintenir des programmes sociaux, à désengager des arriérés envers les entreprises domestiques ou même à renforcer les marges de négociation du Sénégal. Et surtout, ce choix de prioriser les détenteurs d’eurobonds, sans cadre de négociation formalisé, ne fragilise-t-il pas la position sénégalaise si un traitement global de la dette devait s’ouvrir ?
Ce ne sont pas des questions rhétoriques. Ce sont exactement le type d’arbitrages que la société civile et les parlementaires devraient être en mesure d’évaluer à condition que les décisions soient rendues publiques et expliquées.
6. La dévaluation des années 90 et la hantise de sa répétition
Il y a dans le débat sénégalais sur la dette une dimension psychologique et historique qu’on ne peut pas ignorer. Dès qu’on prononce le mot « restructuration » ou qu’on évoque le FMI, la mémoire collective renvoie aux plans d’ajustement structurel des années 1980 et à la dévaluation de 1994, deux événements dont les conséquences sociales ont été réelles, massives et encore présentes dans les esprits.
Cette mémoire est légitime. Elle ne doit pas être balayée d’un revers de main par des technocrates. Mais elle ne doit pas non plus empêcher l’analyse rationnelle de ce qui a changé depuis lors parce que les mécanismes ont évolué.
Le Cadre Commun du G20, mis en place après la pandémie de 2020, offre des règles d’engagement qui n’existaient pas en 1994. Aujourd’hui, tous les créanciers sont traités selon les mêmes principes, sans clause préférentielle secrète, avec un ordre de priorité établi et un mécanisme de résolution prévisible. La société civile internationale joue désormais un rôle dans ces processus et les exemples récents de la Zambie, du Ghana et du Sri Lanka fournissent des leçons concrètes sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.
Le Sri Lanka, cité lors du forum, a notamment montré qu’une restructuration sélective et préventive, menée avant de se retrouver dos au mur, permet de conserver des marges de négociation que le défaut non anticipé détruit. Le Ghana, à l’inverse, illustre les risques d’une restructuration qui touche la dette domestique sans mécanisme de protection bancaire adéquat. Quant à la Zambie, elle montre que même dans le Cadre Commun ou le processus peut être long et douloureux, une résolution rapide et globale vaut toujours mieux que des demi-mesures répétées.
7. Le combat prioritaire du Sénégal: protéger sa dette domestique
Abdoulaye Ndiaye est catégorique : protéger la dette domestique était le combat à mener dès le début des discussions sur la dette sénégalaise, quand la part domestique était encore limitée. Ce combat est aujourd’hui plus difficile et pour deux raisons.
La première est arithmétique. Au fil des mois, faute de pouvoir se financer sur les marchés internationaux, le Sénégal a levé de plus en plus de fonds sur le marché régional. La part de la dette domestique est ainsi passée à environ cinquante pour cent du total. Plus elle est élevée, plus il devient difficile d’argumenter qu’elle doit être exemptée d’une restructuration et les créanciers internationaux ne l’accepteront pas facilement.
La seconde raison est institutionnelle et peu connue. La révision du cadre LIC-DSF, dont la consultation publique est ouverte jusqu’au 3 juillet 2026 (avec un nouveau cadre sera opérationnel en 2027), prévoit d’intégrer la dette domestique dans l’analyse de restructuration des pays concernés. Autrement dit, à partir de 2027, si le Sénégal entre dans un programme de traitement de la dette dans ce schéma, la dette domestique ne pourra plus être automatiquement exclue du périmètre de négociation. C’est un changement majeur des règles du jeu qui se prépare maintenant, en dehors de la visibilité publique.
Cela signifie concrètement deux choses:
D’une part, le Sénégal a intérêt à engager des discussions sur la dette avant que ce nouveau cadre ne soit opérationnel. Il faut noter d’autre part la possibilité ou la nécessité, pour les économistes africains et les représentants de la société civile, de peser sur la révision de ce cadre en soumettant leurs observations avant la clôture de la consultation publique. La Banque mondiale et le FMI ont ouvert un processus de consultation à cet sujet. C’est une opportunité rare et une fenêtre à saisir.
Si malgré tout la dette domestique devait être incluse dans un périmètre de restructuration, Abdoulaye Ndiaye plaide pour qu’un mécanisme d’intervention de la BCEAO soit prévu en amont pour protéger les banques, une sorte de filet de sécurité régional qui évite que les pertes bancaires se transforment en crise systémique.
Il refuse l’opposition binaire entre « restructurer » et « ne pas restructurer » parce que ce cadre simplifié masque la réalité. Il y a une dizaine de variables à négocier et chacune représente un combat distinct, dont certains sont gagnables et d’autres non.
Le premier combat gagnable est la protection de la dette domestique et c’est le plus important. Le Sénégal peut et doit défendre une position ferme consistant à garder hors périmètre de tout traitement de la dette les titres détenus parles banques de la zone UEMOA, et ceci pour des raisons de stabilité financière régionale. C’est un argument économiquement solide, défendable devant le FMI et les créanciers internationaux à condition de le porter avec des données robustes, notamment une analyse de stress testing des banques menée par la BCEAO. Plus cette position est défendue tôt et documentée, plus elle a de chances d’être acceptée.
Le deuxième combat concerne les programmes sociaux à pérenniser. Dans toute négociation avec le FMI ou les créanciers, il faut être capable de présenter une liste précise des dépenses non négociables. Il s’agit notamment des programmes de protection sociale, des investissements dans la santé et l’éducation et des infrastructures prioritaires. Ce n’est pas de la naïveté mais une stratégie de négociation. Le FMI lui-même, dans sa politique actuelle, veille à ne pas imposer des ajustements qui détruisent le capital humain des pays concernés.
Le troisième combat est énergétique. Le Sénégal dispose de ressources en gaz naturel qui pourraient être converties en électricité domestique. Résoudre le problème de l’énergie de façon structurelle permettrait de supprimer progressivement les subventions à l’électricité, fiscalement insoutenables, tout en proposant aux populations une contrepartie tangible. C’est un choix difficile mais politiquement défendable si la communication est honnête.
Le quatrième combat est celui de la transparence. Quelle que soit l’option choisie, le Sénégal a besoin d’une base de données publique et unifiée sur sa dette, accessible aux citoyens, aux journalistes, aux chercheurs et surtout aux parlementaires. Aujourd’hui, l’opacité sur les transactions individuelles est elle-même un facteur de méfiance et de spéculation.
8. Le Fonds monétaire international : ni ennemi, ni sauveur
Sur ce point, les deux économistes convergent. Le FMI est une institution internationale qui reflète des rapports de force géopolitiques parce que les États-Unis et leurs alliés y ont un poids dominant. Il n’est pas neutre, fait des erreurs, y compris au Sénégal mais le présenter comme l’ennemi principal est une erreur d’analyse qui coûte cher.
« Le FMI n’est pas notre ennemi », dit Abdoulaye Ndiaye. « C’est une organisation avec laquelle il faut négocier de façon intelligente et dans les réalités géopolitiques. » La seule façon réelle de « se débarrasser du FMI » est de développer une économie suffisamment robuste pour se financer intégralement sur les marchés internationaux à des conditions favorables. Plusieurs pays émergents y sont parvenus. C’est un horizon à dix ans, pas une posture rhétorique de court terme.
Critiquer le FMI pour ses erreurs passées et ses biais institutionnels, cela peut s’entendre mais rejeter toute discussion avec lui au nom d’une souveraineté mal comprise revient à s’exclure soi-même des mécanismes qui permettent de résoudre le problème. La Chine l’a elle-même signifié publiquement. Lors de la célébration de la Korité 2026 à Ziguinchor, le Premier ministre Ousmane Sonko a déclaré : « Les Chinois, depuis la problématique de la dette, ont préféré reculer, le temps que cette question avec le FMI soit réglée. »
Ce que Diarisso ajoute, et qui mérite d’être entendu, c’est que les relations entre les gouvernements africains et le FMI se sont dégradées au fil du temps, non pas parce que le FMI est devenu plus hostile mais parce que la gestion politique des négociations a changé. Là où les techniciens discutaient avec les techniciens du Fonds, et où les ministres arbitraient ensuite dans des réunions de synthèse, le représentant du FMI parle aujourd’hui directement aux chefs d’État. Ce glissement vers le sommet affaiblit la capacité technique de négociation et expose les positions sénégalaises à des pressions politiques directes.
9. L’urgence démographique que l’on n’évoque pas assez
Il y a dans ce débat une dimension qu’on évoque rarement et qui devrait s’imposer comme urgence absolue.
Chaque année au Sénégal, cinq cent mille personnes naissent, plus de cent mille entrent sur le marché du travail tandis que la population croît à environ trois pour cent par an. Avec une croissance économique de deux pour cent (2%), l’écart est structurellement défavorable : chaque année qui passe, il y a davantage de bouches à nourrir et moins de ressources par tête pour les nourrir.
Ce que la crise de la dette produit sur cette réalité démographique, c’est une accumulation de coûts invisibles : les emplois qui ne se créent pas, les crédits qui ne sont pas accordés aux agriculteurs et aux petites entreprises, les routes et les hôpitaux qui ne se construisent pas, les enfants qui grandissent dans des établissements scolaires sous-équipés. Ces coûts ne s’inscrivent pas dans les comptes publics, ne font pas la Une des journaux mais ils s’accumulent, année après année et creusent un déficit de développement humain que les générations futures hériteront.
C’est la raison pour laquelle Abdoulaye Ndiaye insiste sur l’urgence de traiter la dette au delà de l’aspect purement financière. Chaque mois de retard a un coût humain réel et mesurable, même s’il est diffus.
10. Le rôle de la société civile et des citoyens
Les forums du Divan Citoyen ont posé une question en fin de session : que peut faire la société civile dans tout cela ?
La réponse d’Abdoulaye Ndiaye est précise. La société civile peut exiger que le gouvernement présente publiquement, devant l’Assemblée nationale et les citoyens, non pas la question binaire « restructuration ou pas », mais le détail des options sur la table. Quels sont les éléments non négociables, quels sont les programmes à protéger, quelles sont les conditions que le Sénégal entend poser dans toute négociation, et quels sont les coûts associés à chaque scénario ?
Ce niveau de transparence n’est pas seulement un impératif démocratique. C’est aussi, paradoxalement, un atout de négociation. Quand un gouvernement peut montrer à ses créanciers et au FMI que sa population a été informée, que des lignes rouges ont été posées publiquement, et que la société est derrière lui sur certains points, il négocie depuis une position de force relative. L’accord obtenu est plus durable et plus légitime. Inversement, des accords conclus dans l’opacité, sans ancrage social, restent fragiles comme l’histoire récente de plusieurs pays africains le montre.
La société civile peut aussi peser sur le cadre international lui-même. La révision du LIC-DSF est ouverte à la consultation publique jusqu’au 3 juillet 2026. Des économistes africains, des universitaires, des organisations de la société civile peuvent soumettre des observations pour que ce cadre intègre mieux les réalités des pays membres d’une union monétaire comme l’UEMOA. C’est un levier concret, peu utilisé, et dont la fenêtre se ferme bientôt.
S’il ne fallait retenir qu’une chose…
Le Sénégal est dans une situation de détresse financière documentée. La question n’est plus de savoir si la dette est soutenable parce que les chiffres répondent à cette question sans ambiguïté. La question est plutôt de savoir comment gérer la sortie de cette situation avec le moins de dommages possible pour les populations, et avec le plus de marges de manœuvre possible pour l’avenir.
Il y a des combats gagnables : protéger la dette domestique et les banques de la zone UEMOA, identifier les programmes sociaux non négociables, négocier les conditions d’un éventuel programme avec le FMI depuis une position préparée plutôt que subie, et peser sur la révision du cadre international avant qu’il ne se referme.
Il y a des batailles perdues d’avance : prétendre que la dette est soutenable sans en apporter la preuve, rejeter toute discussion avec le FMI au nom d’une souveraineté rhétorique, ou attendre que la situation se dégrade davantage avant d’agir.
Et il y a une responsabilité collective : celle des citoyens et de la société civile à exiger que ces choix soient débattus publiquement, expliqués honnêtement, et assumés politiquement plutôt que gérés dans l’obscurité de réunions techniques dont personne ne rend compte.
La dette du Sénégal n’est pas un problème d’économistes. C’est un problème de citoyens.
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