En avril 2026, l’Office national de lutte contre la Corruption tenait à Dakar l’atelier de validation de son Plan stratégique de développement 2026-2030. L’occasion de revenir sur une institution dont on parle souvent, mais qu’one explique pas suffisamment assez. Cet article souhaite revenir sur ses missions, ses pouvoirs et son fonctionnement.
L’institution : ce qu’est l’Ofnac, d’où il vient, où il se situe dans l’État
Il faut d’abord lever une confusion fréquente. Pendant longtemps, l’acronyme Ofnac désignait l’Office national de lutte contre la Fraude et la Corruption, créé en 2012. Depuis la loi n°2025-12 du 3 septembre 2025, ce même sigle désigne désormais l’Office national de lutte contre la Corruption, une institution refondée, avec des attributions élargies et un cadre juridique entièrement renouvelé.
L’Ofnac est une autorité administrative indépendante. Cette qualification suggère que l’institution n’est pas un service ministériel soumis aux instructions d’un ministre ou d’un organisme consultatif sans pouvoir réel. Rattachée à la Présidence de la République, elle dispose d’une autonomie de décision et d’une autonomie financière, et bénéficie des garanties d’indépendance prévues par la Convention des Nations Unies contre la Corruption, à laquelle le Sénégal est partie. En pratique, cela signifie qu’un membre de l’Ofnac ne peut pas être sanctionné pour des décisions prises dans l’exercice de ses fonctions.
La loi lui confie six missions : prévenir la corruption par la sensibilisation et la formation ; réprimer les pratiques de corruption et les infractions connexes ; collecter et transmettre aux autorités judiciaires les informations relatives à des faits de corruption ou d’enrichissement illicite ; recommander des réformes législatives ou institutionnelles en faveur de la bonne gouvernance ; recevoir les réclamations des citoyens et des organisations ; et formuler des avis sur les mesures de prévention à la demande des autorités administratives.
L‘Ofnac n’est pas un tribunal. Il n’a pas le pouvoir d’arrêter, de condamner, ni de sanctionner directement quiconque. Son rôle est d’enquêter, de constituer des dossiers et de les transmettre aux autorités judiciaires compétentes notamment le parquet ou les juridictions pénales qui décident seules des suites à donner. C’est une distinction essentielle que tout citoyen doit avoir en tête avant de saisir l’institution.
Le rapport au citoyen, aux assujettis et aux autres institutions
Tout citoyen peut saisir l’Ofnac. La loi prévoit explicitement que l’institution reçoit les réclamations de toute personne physique ou morale, qu’il s’agisse d’un particulier, d’une association ou d’une entreprise, se rapportant à des faits de corruption, de pratiques assimilées ou d’infractions connexes. La saisine peut se faire par voie électronique, par courrier postal, ou par dépôt direct au siège de l’institution. Dans tous les cas, un accusé de réception est délivré.
la garantie essentielle de la confidentialité encadre cette saisine. Les informations transmises à l’Ofnac ne peuvent être communiquées qu’aux autorités judiciaires habilitées. Cette confidentialité protège à la fois celui qui signale et la personne mise en cause, tant que les faits n’ont pas été judiciairement établis. Elle est assortie d’une obligation de réserve et de discrétion pour l’ensemble du personnel de l’institution.
La loi n°2025-14 du 4 septembre 2025 est allée plus loin en instituant un statut et une protection des lanceurs d’alerte, ces personnes qui signalent, de bonne foi, des faits de corruption dont elles ont eu connaissance dans l’exercice de leurs fonctions. Ce régime de protection marque une évolution majeure parce qu’il reconnaît que la lutte contre la corruption ne peut pas reposer sur les seules institutions publiques. Elle exige la participation de citoyens qui prennent un risque personnel en signalant des faits répréhensibles.
L’Ofnac entretient également un rapport structuré avec une catégorie particulière : les assujettis à la déclaration de patrimoine. Ce sont les élus, les membres du gouvernement, les hauts fonctionnaires et plus largement tous les agents publics dont la fonction confère une capacité d’influence sur les deniers ou les décisions publiques.
Ces personnes sont tenues de déposer auprès de l’Ofnac une déclaration sincère et exacte de leur patrimoine dans les trois mois suivant leur prise de fonction, de la mettre à jour annuellement entre le 1er avril et le 30 juin, et d’en produire une déclaration de sortie dans les trois mois suivant la cessation de leurs fonctions. En cas de variation patrimoniale non justifiée, l’Ofnac saisit les autorités judiciaires compétentes. Chaque année, l’institution publie la liste des assujettis ayant déclaré leur patrimoine ainsi que celle des défaillants, au Journal officiel et sur son site internet.
Ce régime de déclaration ne concerne pas le Président de la République. L’article 37 de la Constitution lui impose une déclaration publique déposée auprès du Conseil constitutionnel. Cette disposition constitutionnelle ne peut être modifiée que par révision de la Constitution elle-même, aucune loi ordinaire ne peut y déroger. Les deux régimes coexistent donc : un régime constitutionnel, public, pour le chef de l’État ; un régime légal, confidentiel, pour tous les autres assujettis.
Dans son rapport aux autres institutions, l’Ofnac occupe une position délicate mais nécessaire. Il travaille avec le parquet et les juridictions en leur transmettant ses dossiers, sans être sous leurs ordres ni leur donneur d’ordres. Cette indépendance est à la fois une force parce qu’elle lui permet d’enquêter sans pression hiérarchique, et sa limite du fait que la suite donnée aux dossiers ne dépend pas de lui. Sur la suite à donner aux dossiers, l’Ofnac ne peut pas contraindre la justice à poursuivre, il instruit, documente et transmet.
Le plan stratégique 2026-2030 : une institution qui se dote d’une feuille de route
En avril 2026, l’Ofnac tenait à Dakar l’atelier de validation de son Plan stratégique de développement 2026-2030. Cet évènement marquait pour l’institution un moment de maturité, celui d’une autorité qui, après avoir été refondée sur le plan juridique en septembre 2025, se dotait d’une vision à cinq ans. Cette stratégie, selon le Président de l’institution, a été construite de façon participative avec les autorités étatiques, la société civile et les partenaires techniques et financiers.
Le plan repose sur quatre axes : la gouvernance interne de l’institution, la coopération nationale et internationale, le pilotage de la performance, et la digitalisation. Son budget est chiffré à 25,17 milliards de francs CFA sur cinq ans, financé à 70% par l’État et à 30% par les partenaires extérieurs. C’est précisément ce dernier point qui a concentré les débats lors de l’atelier. Une institution chargée de défendre l’indépendance et l’intégrité publique peut-elle durablement dépendre de financements extérieurs pour 30% de son budget ?
La piste de l’autofinancement a été soulevée, notamment par la réallocation d’une partie des sanctions financières infligées aux contrevenants vers le budget de l’institution. Une idée audacieuse, qui transformerait la répression de la fraude en moteur de pérennité pour l’intégrité publique, mais qui reste à ce stade une proposition, non une décision.
Moustapha Ka, président de l’Ofnac, a formulé clairement l’ambition lors de l’atelier : l’institution ne veut plus se contenter de sensibiliser. Elle entend désormais détecter, investiguer et sanctionner en s’appuyant sur des instruments de suivi-évaluation rigoureux, des rapports annuels de performance et une présence renforcée sur le terrain. Pour y parvenir, elle devra conquérir la confiance des citoyens car le défi le plus difficile reste celui-là.
La corruption au Sénégal s’alimente d’une tolérance sociale construite sur des décennies de pratiques non sanctionnées. Chaque franc détourné est, concrètement, une école en moins, un hôpital défaillant ou une route inachevée. Faire comprendre cela au citoyen est la condition sine qua non du succès de tout plan stratégique, aussi bien financé soit-il.
L’Ofnac dispose aujourd’hui d’un cadre juridique solide et d’une feuille de route chiffrée. Il lui reste à démontrer, dans les faits, que l’intégrité publique n’est pas un vœu pieux. Les premiers actes, les premières enquêtes donneront le signal.
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