[96]. La générosité se perdrait-elle avec les mutations sociales?

 [96]. La générosité se perdrait-elle avec les mutations sociales?

Tout est parti d’un tweet où je répondais à la définition de la générosité. Sur ma définition de la générosité.

Ex : Partager son savoir et ses EXP. La générosité n’est pas seulement une histoire de sous. https://t.co/TtEWlTcdBI

— Aminata Thior (@NAGTF) 26 août 2016

Quand j’ai vu la question, cela m’a ramené à quelques expériences humaines que j’ai vécues ces 6 derniers mois. J’ai tout de suite pensé à la générosité dans le partage de connaissances et d’expériences. Plus tard, en réfléchissant sur la question, je dirai que la générosité dans sa forme la plus aiguë, est le don de soi.

Un don de soi naturel sans que cela soit forcément ou systématiquement un supplice pour celui qui donne. Je continue ma quête intérieure de la définition de la générosité et je me dis qu’être généreux c’est donner du temps, de l’attention, de ce dont on dispose. Oui, la générosité ne se limite pas uniquement à l’aide financière.

Être généreux, c’est avoir conscience de l’autre et de son bien-être. Mais qu’en est-il réellement de cette générosité dans notre quotidien?

Générosité et vie quotidienne 2.0

Nous sommes cette génération submergée par les réseaux sociaux. Notre vie quotidienne est transformée par la technologie. Nous vivons une époque où Youtube, Facebook et Google ont détruit le rapport réel que nous pouvons avoir avec les autres. Avec ces outils, nous avons ce sentiment que nous passons et donnons du temps aux autres.

Ce qui n’est pas forcément le cas : les échanges y sont furtifs, courts et moins intenses. Pire encore, nous devenons de plus en plus individualistes inconsciemment. Le “Moi, Myself and I” prime sur tout. Nous confirmons ce fait avec nos coups de “like, j’aime et j’adore”. Notre narcissisme atteint son apogée avec nos selfies.

Tout cela pour dire que nous nous concentrons de plus en plus que sur ce qui nous intéresse. Nous allons même plus loin en exigeant ou demandant aux autres de s’intéresser à ce qui nous passionne. Avant ce repli sur soi 2.0, nous étions capables de regarder un film ensemble. Tous entassés dans un salon. Assis et concentrés sur ce film choisi en groupe.

Aujourd’hui, nous pouvons toujours avoir cette démarche de partager un moment cinématographique ensemble. Certains cependant seront concentrés sur cet objet qui les éloigne de l’autre. D’autres regarderont le film couché (peu importe si cela dérange son voisin). Et enfin, certains préféreront regarder le film dans leur chambre.

En fin de compte, cette définition de la générosité qui consiste à sortir de sa bulle et considérer l’autre, est noyée dans notre désir de faire ce qui nous fait du bien à nous. Avec cet exemple, nous sommes loin de cette générosité. Celle-là qui nous incite à englober et envelopper l’autre. De cette générosité qui devait nous pousser jusqu’à pouvoir se priver pour l’autre. Et tout cela, de manière naturelle. Sans que cela nous fasse du mal.

Cette absence de générosité que je décris ici n’est pas propre à l’Afrique. On peut facilement faire le même constat partout dans d’autres coins de la planète. Et d’ailleurs qu’en est-il de la générosité dans nos réalités sociales africaines.

Générosité et sociétés africaines

Sur le continent africain, nous avons d’une part des pépites, des talents, des leaders, des makers. Et d’autre part, nous avons une partie de la jeunesse africaine en manque de repères, de connaissances et de motivation. J’ai toujours pensé que si les premiers s’ouvraient plus aux seconds, l’Afrique pourrait atteindre très vite les sommets.

Être généreux c’est aussi partager. Partager du savoir. C’est donner, éveiller, dire, parler. Et ce, de manière désintéressée et sincère. J’ai toujours fustigé ces aînés, ces connaisseurs et ces individus qui ont réussi. Ceux-là qui ne prenaient pas le temps de partager leurs connaissances et leurs expériences avec les autres qui en ont besoin.

J’ai cherché et je cherche toujours à comprendre cet état de fait. Je pense avoir un début de réponse. Je pense très sincèrement que les sociétés africaines ne constituent pas ou plus un environnement favorable pour la générosité.

Au Sénégal par exemple, tu entendras souvent des expressions du genre Ki dafa gueum service ou ki noumou sofé ou ki loumouy diaye à l’endroit de celui qui donne de son temps à son travail, celui qui donne de son savoir, celui qui partage ses retours d’expériences.

Ces tares sociales tuent la générosité naturelle de ceux qui veulent donner et aider. Elles les poussent à se prémunir d’attaques et d’ondes négatives. Qu’ils soient riches et pleins de savoir, ils auront toujours cette peur de le montrer ouvertement. Tout cela pour dire que parfois, il n’y a pas d’espace et d’environnement favorable à la générosité dans nos sociétés africaines.

Il y a quelques mois, j’ai rencontré à Paris, un sénégalais connu dans son milieu mais inconnu du grand public sénégalais. Un parfait inconnu par une bonne partie de la jeunesse sénégalaise. Dans l’événement où nous nous sommes rencontrés, j’ai remarqué un fait sordide : les médias français se l’arrachaient. Mieux encore, ils faisaient la queue pour décrocher une interview.

J’ai fait un rapide tour sur Google et j’ai vu les réalisations concrètes de ce monsieur. Ce soir là, je suis rentrée chez moi frustrée. Je me suis demandée pourquoi un homme qui avait réalisé des actions concrètes et qui vendait l’excellence sénégalaise en dehors du pays, était plus connu à l’étranger que chez lui?

J’ai passé un coup de fil à mes parents, mes amis proches et je leur ai demandé s’ils connaissaient un tel. Ils m’ont tous répondu par la négative. J’ai senti une profonde déception me submerger. Je me suis demandée alors pourquoi? J’ai eu la réponse après avoir fait un long entretien avec lui, écrit un portrait détaillé sur son parcours et me voir refuser ensuite la publication.

Et tout cela parce qu’il avait peur. Peur des ki dafa sof. Peur des ki khamoul dara. Peur des ki défoufi dara. Peur qu’on pense qu’il gagne des milliards. Plus tard, dans mes demandes d’interviews, j’en ai rencontré d’autres comme lui. Des Sénégalais pétris de générosité mais animés d’une forte peur des retombées négatives sur leur personne ou sur leur famille.

La jeunesse sénégalaise perd ainsi des mentors, des repères, des boosters, des moyens de motivations et d’inspiration.

Aujourd’hui, je ne partage pas leur peur mais je la comprends. Ce qui n’était pas le cas il y a quelques mois. Je vais donc le répéter pour insister sur l’importance de ce fait : l’environnement social sénégalais et africain en général n’est très certainement pas ou plus propice à la générosité.

Celle de donner de son temps, de son argent et de son savoir. Sans que les autres pensent que vous êtes milliardaires, arrogants ou prétentieux. Sans que les autres vous dénigrent. Je noterai que ce phénomène n’existe pas chez les occidentaux. Cette jeunesse profite donc pleinement du système mentoring et de partage de connaissances avec les aînés. Les expérimentés.

Il y a et il y aura toujours des gens généreux. Il nous faut réapprendre à prendre en compte l’autre, l’autre dans son essence physique. Il nous faut faire preuve de profonde et sincère foi envers nous-mêmes (pour les non croyants) et envers Dieu, pour les croyants. Ainsi, nous serons plus enclins à donner. Donner sans forcement attendre. Donner de manière naturelle. Et donner sans peur.

Ah tiens, la peur! Pendant que j’y pense, il faudrait peut-être que ces généreux contraints par la peur comprennent qu’être généreux c’est aussi dépasser la peur. Car la peur ici empêche de donner, comme l’absence de générosité empêche chez d’autres de donner. En d’autres termes, il faudrait avoir le courage de sa générosité.

Aminata Thior

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