[307]. WhatsApp et la viralité de la désinformation
« WhatsApp, groupes communautaires et viralité de la désinformation » est l’intitulé de la session qui nous a réuni autour du forum public du Divan Citoyen. Pendant deux tours d’horloge, experts et utilisateurs ont échangé sur l’usage de WhatsApp comme messagerie dans la propagation de rumeurs et de fausses informations au sein de communautés locales. Des recommandations ont également été formulées en vue d’endiguer ou de freiner la diffusion de ce type de contenu.
Qu’est-ce que WhatsApp ?
La messagerie WhatsApp est sans conteste l’une des applications les plus présentes sur les smartphones aujourd’hui. Acquise par le groupe Meta (ex-Facebook) en 2014, elle s’est bien positionnée à travers les usages et particulièrement dans les pays dits du Tiers-Monde. Mais WhatsApp n’a pas été la première tentative d’appli de messagerie.
Avant elle, il y’a eu Skype mais qui comportait beaucoup de limites quant à l’accès et aux modalités d’utilisation. En effet, pour utiliser Skype, il fallait disposer d’un support ordinateur ou d’une tablette, connecter une adresse email et avoir l’internet, etc. ce qui n’en faisait pas un outil grand public. Viber est ensuite apparu dans les smartphones, a gagné en popularité et a fait long feu.
Quand WhatsApp a vu le jour, elle a profité de tes ces expériences et offert un outil grand public. A ses débuts, son usage était gratuite pour les utilisateurs pour une durée de deux années à la suite de quoi un abonnement était nécessaire pour poursuivre son usage. Quand Meta l’a acquis, son nouveau propriétaire a levé le système d’abonnement, le rendant gratuite pour tous et tout le temps.
WhatsApp est une application mobile qui fournit un système de messagerie instantanée chiffrée de bout en bout aussi bien via les réseaux de téléphonie mobiles que par Internet. C’est également un réseau social.
Pourquoi WhatsApp est-elle propice à la propagation de la désinformation ?
La populatirté de WhatsApp n’était pas seulement liée à sa gratuité. D’autres raisons ont fait qu’elle est devenue l’appli que chacun.e avait besoin d’installer sur son smartphone. En relation avec notre sujet du jour, d’autres aspects pourraient être mis en évidence pour comprendre davantage la place de l’outil dans la propagation de la désinformation :
- Sa simplicité d’utilisation ! WhatsApp ne nécessite pas la maitrise d’une langue comme l’étaient les autres applications de messagerie. La configuration est faite d’une manière simple pour être utilisée par divers profils, une fois que l’application est connectée au répertoire téléphonique de l’utilisateur ;
- Sa gratuité ! WhatsApp n’utilise pas beaucoup de données comme d’autres applications présentes sur les mobiles et dès qu’un utilisateur est connecté sur un réseau wifi, la communication faite par ce canal devient également gratuite ;
- Son aspect communautaire ! L’outil de messagerie offre cette facilité de mettre en relation des membres de familles, des collègues ou des personnes réunies suivant un centre d’intérêt quelconque ; .
- La pénétration de l’internet, mobile notamment, qui est un facteur amplificateur dans la popularité de WhatsApp. Ce taux est estimé à plus de 70% et quand on sait que toutes les personnes qui ont un téléphone et un accès à Internet, ont l’appli sur leurs smartphones, cela donne une idée du taux d’utilisation.
WhatsApp est donc l’outil contemporain de partage de toutes sortes d’informations. Toutes les informations, aussi bien celles vérifiées par les professionnels de l’information que la « nouvelle » confortablement manipulée par des officines de propagation d’infox.
Pour davantage comprendre l’environnement dans lequel la désinformation a cours sur l’application de messagerie WhasApp, nous avons invité deux experts à débattre de la question avec nous. Mountaga CISSE, spécialiste des médias numériques et Abdou Aziz CISSE chargé de plaidoyer à Africtivistes nous ont permis de mieux comprendre le schema de dissémination et surtout évoquer les mesures de prévention et de riposte. Si vous souhaitez réécouter la discussion, n’hésitez pas à voir le replay de la session.
Cette discussion qui a eu lieu le 27 avril 2025 sur le réseau social X (ex-twitter) entre dans le cadre de la mise en oeuvre d’un projet développé par le média Ouestaf qui a réuni plusieurs acteurs pour une synergie dans la lutte contre la désinformation.
Est-il possible de contrer la désinformation sur WhatsApp ?
Arrêter la propagation d’une fausse information n’est pas une mince affaire, surtout sur un messagerie comme WhatsApp. La difficulté se pose à plusieurs niveaux notamment dans la manière de remonter à la source de la diffusion. Sur les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter ou Linkedin, il est plus ou moins aisé de remonter à la source et encourager l’auteur de la publication concernée à la rectifier. Sur la messagerie WhatsApp, seule l’indication « transféré de nombreuses fois » permet d’alerter sur l’échelle de diffusion sans même mention du nombre de personnes.
Au sein des communautés également, il y’a la confiance accordée à l’expéditeur qui rend difficile le combat contre la viralité des fausses informations. En règle générale, il n’y a aucune réflexe de remise en cause qui se déclenche lorsqu’on reçoit une information d’un proche, collègue ou lorsque cela parait dans un groupe communautaire. Bien que des communautés de vérification existent, les nouvelles mesures de modération prises par les responsables des plateformes de réseaux/médias sociaux n’est pas pour faciliter les choses.
L’intervention des plateformes dans la lutte contre la désinformation est cruciale. Sur la messagerie WhatsApp, la modération par des acteurs tiers semble presqu’impossible. Officiellement, les messages sont cryptés de bout en bout et donc il parait difficile à Meta d’arrêter la propagation d’une information jugée fausse. La seule mesure publique et connue à ce jour, c’est la limitation du nombre de partage d’informations en période électorale. C’est peu surtout que les entreprises qui se préparent à influer sur ces processus électoraux s’y prennent suffisamment à temps.
Il reste que plusieurs acteurs, institutionnels notamment, continuent à faire de la veille pour détecter la diffusion de fausses nouvelles. Divers outils d’alerte existent aujourd’hui et permettent d’agir pour contenir la propagation et au besoin, de réagir sur ces mêmes canaux et/ou d’autres afin de corriger. Les médias et diffuseurs d’infos ont un rôle important à jouer dans ce sens, même si des améliorations notables sont attendues en terme de contribution à la riposte.
L’ouverture à la recherche est un autre facteur bloquant sur WhatsApp. Contrairement à Facebook, X(ex-twitter) ou Youtube, il n’est pas encore possible pour des tiers d’effectuer des recherches sur les informations qui circulent dans les groupes. C’est vrai que les « channels » qui sont de plus en plus utilisés par divers acteurs offrent cette possibilité mais une masse critique d’utilisateurs est nécessaire pour enrichir davantage les résultats.
Lutter contre la désinformation en activant les mécanismes juridiques
Les lois en vigueur devraient en principe permettre de lutter contre la désinformation au Sénégal. Il existe aujourd’hui tout un arsenal juridique permettant de réprimer la diffusion de fausses nouvelles commise par des moyens techniques de diffusion publique. Depuis 1965 déjà, le code pénal sénégalais prenait en charge cette question avant que d’autres textes plus spécifiques ne viennent renforcer l’arsenal juridique. C’est ainsi que des utilisateurs avaient été condamnés par les tribunaux sénégalais pour diffusion sur WhatsApp d’images caricaturales faites à l’encontre d’autorités publiques.
Le débat autour de cette affaire avait d’ailleurs glissé sur la nature publique ou privée des conversations. Avec cette décision, les tribunaux ont fixé leur position sur la question. Il faut également prendre garde que les lois votées sous le couvert de la désinformation ne soient en réalité des outils de censure contre des voix dissidentes.
Quelques pistes de solutions pour lutter contre la désinformation sur WhatsApp
- Renforcer les fonctionnalités de signalement, en permettant aux utilisateurs et aux organismes de fact-checking de signaler le contenu afin de limiter sa propagation ;
- Etablir des partenariats avec des médias, des fact-checkers et des acteurs de la société civile de mettre un marqueur afin que l’utilisateur qui reçoit le contenu remarque le marqueur, tout en tenant compte du risque de manipulation. Il ne serait pas exclue qu’une information vraie soit cataloguée fausse simplement parce qu’elle gêne ;
- Travailler à la mise en place d’un cadre favorable à l’accès et la diffusion de l’information. Une loi d’accès à l’information serait ainsi un bon début puisqu’elle permettra aux professionnels des médias de collecter, traiter et diffuser l’information aux citoyens ;
- Faire de l’éducation aux médias et une bonne sensibilisation des communautés sur la réalité de la désinformation et les moyens pour y faire face ;
- Envisager la responsabilité des plateformes dans leur inaction contre la désinformation. Si en Europe, les législations tentent d’engager les plateformes dans cette lutte, la dynamique ne semble pas encore s’enclencher en Afrique.
