Il y a des crimes que l’histoire officielle enterre deux fois : une première fois dans les faits, une deuxième fois dans le silence. Le massacre du camp de Thiaroye, survenu le 1er décembre 1944 est de ceux-là. Pendant des décennies, il a été minimisé, falsifié, puis oublié. En mars 2026, deux événements survenus à quelques jours d’intervalle indiquent que ce silence commence à se fissurer : des archéologues sénégalais ont retrouvé des corps dans le sous-sol du camp, et un tribunal français a reconnu que l’État avait menti aux familles des victimes.
Mais pour comprendre ce qui s’est passé en mars 2026, il faut d’abord comprendre qui étaient ces hommes, et ce qui leur a été fait en 1944.
Qui étaient les « tirailleurs sénégalais » ?
Le nom prête à confusion. Les « tirailleurs sénégalais » n’étaient pas uniquement sénégalais. C’est en 1857 que le gouverneur général de l’Afrique occidentale française, Louis Faidherbe, crée ce corps militaire par décret de Napoléon III. Le premier bataillon est levé au Sénégal, d’où cet appellation, mais très rapidement, le recrutement s’étend à l’ensemble de l’Afrique subsaharienne colonisée par la France.
Comme l’a rappelé le président Bassirou Diomaye Faye lors de la commémoration du 80e anniversaire du massacre, en décembre 2024, ces hommes venaient de presque tous les territoires coloniaux français d’Afrique, devenus au moment des indépendances dix-sept pays : le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, les Comores, le Congo, la Côte d’Ivoire, Djibouti, le Gabon, la Guinée, Madagascar, le Mali, la Mauritanie, le Niger, la République centrafricaine, le Sénégal, le Tchad et le Togo.
Ils ont été mobilisés, souvent de force, pour combattre sur les fronts les plus meurtriers des deux guerres mondiales. Entassés dans les cales des bateaux vers l’Europe, ils étaient équipés de tenues légères sans protection réelle jusqu’en 1943 quand les Américains les dotèrent d’un équipement digne de ce nom. Lors de la Première Guerre mondiale, environ 200 000 tirailleurs africains servent sous drapeau français, dont plus de 135 000 déployés en Europe et trente mille y perdent la vie. Lors de la Seconde Guerre, ils participent à la libération de la Tunisie, au débarquement à l’île d’Elbe ainsi qu’à la libération de Toulon et de Paris. Beaucoup sont faits prisonniers dès 1940 et envoyés dans les « Frontstalags« , des camps de prisonniers de l’Armée allemande situés principalement en France dans la zone occupée. Ils y contribuent malgré eux à l’effort de guerre allemand.
En échange de cet « impôt du sang », des droits civiques élargis, la reconnaissance et une solde équitable leur ont été promis. En décembre 1944, ils obtiennent une fusillade.
Ce qui s’est passé le 1er décembre 1944
En novembre 1944, environ 1 280 tirailleurs anciens prisonniers de guerre sont rassemblés au camp de Thiaroye, en banlieue de Dakar, en attente de démobilisation. Ils arrivent épuisés, après plusieurs années de captivité et réclament ce qui leur est légitimement dû. L’administration coloniale française tarde à répondre et conteste une partie de leurs droits.
Le matin du 1er décembre 1944, à 5h30, 1 200 hommes des troupes coloniales et de la gendarmerie prennent position autour du camp, soutenus par trois véhicules blindés et deux chars. À l’intérieur, entre 1 200 et 1 800 tirailleurs répondent au clairon du rassemblement, persuadés, pour la plupart, qu’il s’agit d’une simple routine ou d’une distribution imminente de leurs dus.
Les délégués tirés des rangs pour négocier sont aussitôt accusés d’être les « meneurs ». C’est le signal. Sur ordre du général Dagnan, commandant supérieur de la Division Sénégal-Mauritanie, les chars ouvrent le feu, suivis des automitrailleuses en batterie, des hommes du 1er et du 7e régiment d’infanterie coloniale et du 6e régiment d’artillerie coloniale. La surprise des victimes est totale. Des officiers français s’approchent ensuite des blessés à terre pour les achever. Aucun blessé n’aura survécu à ses blessures. Des fosses communes sont creusées sur place, dans l’urgence. Le gouvernement français reconnaîtra plus tard l’existence de trois d’entre elles.
Le bilan officiel proclamé est de trente-cinq morts et trente-cinq blessés graves. Les estimations des historiens, confirmées par les recherches les plus récentes, avancent entre 300 et 400 victimes.
Ce qui suit aggrave le crime. Trente-quatre tirailleurs survivants sont traduits en conseil de guerre avant d’être condamnés le 6 mars 1945 à des peines allant de un à dix ans de prison ferme et exhibés dans les rues de Dakar sous forte escorte militaire pour les humilier et intimider la population. Les familles, elles, reçoivent des déclarations falsifiées : désertions inventées, soldes prétendument versées dans leur intégralité, tirs présentés comme une réponse proportionnée à une mutinerie armée. Les registres de départ depuis Morlaix et d’arrivée à Dakar sont modifiés et les archives cadenassées.
Ce paradoxe, le Professeur Mamadou Diouf, président du comité de commémoration, l’a nommé avec clarté : le massacre de Thiaroye advient au moment précis de l’euphorie de la libération de la France, au lendemain d’une guerre gagnée au nom des valeurs républicaines. C’est dans ce contexte de « refondation », neuf mois seulement après les promesses de la Conférence de Brazzaville, que les autorités coloniales choisissent de fusiller les hommes qui avaient rendu cette libération possible.
Une mémoire longtemps confisquée, y compris à Dakar
Il faut le dire sans détour, le silence sur Thiaroye n’a pas seulement été celui de la France. Le Professeur Diouf a relevé publiquement lors de la commémoration que les régimes sénégalais qui se sont succédé depuis l’indépendance ont eux aussi « gardé un silence coupable et complice » sur ce crime. Même Léopold Sédar Senghor, qui avait pourtant écrit le poème « Tyaroye » en 1944, n’y fait plus aucune allusion une fois élu à la présidence, de 1960 à 1980.
La commémoration du 80e anniversaire, organisée à l’initiative du président Bassirou Diomaye Faye en décembre 2024, représente à cet égard une rupture. C’est la première fois que l’État sénégalais assume officiellement la mémoire de Thiaroye comme une responsabilité nationale et panafricaine et non comme un simple dossier bilatéral franco-sénégalais. Cinq chefs d’État africains ont fait le déplacement à Dakar pour y participer.
Les fouilles : faire parler la terre quand les archives se taisent
Face à la difficulté d’accéder librement aux archives militaires françaises, certaines inaccessibles, d’autres falsifiées, d’autres disparues selon les historiens, les autorités sénégalaises ont choisi l’archéologie.
Annoncées par le Premier ministre Ousmane Sonko en février 2025, les fouilles ont débuté au cimetière militaire de Thiaroye et sur le site de l’ancien camp. Elles visent à localiser les fosses communes, identifier les victimes, et établir scientifiquement l’ampleur du massacre.
Les premiers résultats sont probants. Sept corps ont été retrouvés, dont plusieurs encore vêtus de leur tenue militaire. Les inhumations sont précipitées, désordonnées, postérieures à la construction des sépultures dans certains cas. Un squelette porte une balle à l’emplacement du cœur. Ce que les archives officielles niaient ou minimisaient depuis quatre-vingts ans, la terre sénégalaise commence à le certifier.
Un Livre blanc remis au président Faye qualifie le massacre de « prémédité » et « camouflé ». Il documente la volonté, dès les jours suivant le massacre, d’« effacer ces heures d’égarement » selon les termes retrouvés dans des archives françaises. Le président Faye a validé la poursuite des fouilles sur tous les sites concernés.
La décision du 27 mars 2026 : le mensonge reconnu, le massacre prescrit
Biram Senghor est le fils de M’Bap Senghor un tirailleur sénégalais tué à Thiaroye lors du massacre du 1er décembre 1944. Depuis le début des années 70, il mène une lutte pour connaitre les circonstances exactes de la mort de son père, obtenir réparation et faire lever le secret dans les archives françaises. Il a donc saisi le tribunal administratif de Paris qui, le 27 mars 2026, a rendu un jugement sur l’affaire.
Sur la mort elle-même, le tribunal considère que les faits sont prescrits et donc qu’il n’est pas possible de prononcer une condamnation. Sur le comportement de l’administration française après le massacre, le tribunal considère que les autorités françaises ont transmis à la famille Senghor des informations délibérément erronées liées notamment aux désertions, aux soldes déclarées versées ou aux tirs présentés comme proportionnés. Ce mensonge d’État n’est pas prescrit, constitue une faute et l’État français est condamné à verser 10 000 euros de réparation morale à Biram Senghor.
Dix mille euros, une somme symbolique mais une décision de grande portée. Pour la première fois, une juridiction française valide officiellement que la France n’a pas seulement tué ces soldats. Elle en a organisé, de manière active, l’effacement. Et cet effacement est reconnu, en 2026, comme une faute de l’État.
Quelle complémentarité entre les fouilles au Sénégal et la décision judiciaire en France ?
Les fouilles produisent la preuve matérielle du crime et de son ampleur réelle. La décision du 27 mars 2026 établit que l’occultation de ce crime est juridiquement sanctionnable. Ensemble, elles referment les deux extrémités du même dossier.
L’écart entre le bilan officiel (35 à 70 morts) et les estimations historiques (jusqu’à 400) n’est pas qu’un débat académique. Si les fouilles confirment des centaines de victimes là où la France n’en reconnaissait que quelques dizaines, chaque famille dont le parent n’est pas compté parmi les victimes officielles dispose d’un argument supplémentaire : le mensonge ne portait pas seulement sur les circonstances de la mort mais également sur l’existence même de leurs morts.
Le raisonnement du tribunal du 27 mars est, de plus, reproductible. Toute famille ayant reçu de fausses informations administratives notamment sur la désertion, la solde versée ou la mutinerie, pourra s’appuyer sur ce précédent pour engager une procédure similaire. Les fouilles produisent les noms. La jurisprudence fournit le modèle.
Ce que les États d’Afrique peuvent faire maintenant
Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a annoncé lors de la commémoration cinq mesures concrètes :
- l’érection d’un mémorial à Thiaroye ouvert à toutes les nations d’origine des tirailleurs,
- la création d’un Centre de documentation et de recherche dédié à leur mémoire,
- l’attribution de rues et de places à leur nom,
- l’inscription de l’histoire de Thiaroye dans les curricula éducatifs et
- la fixation du 1er décembre comme Journée du tirailleur.
Ce sont des engagements importants. Leur mise en œuvre effective, dans les délais, sera le premier test.
Au-delà du Sénégal, les seize autres États dont les ressortissants étaient présents à Thiaroye ont une légitimité historique égale pour porter ce combat. El hadj Ibrahima Ndao, dans son analyse publiée par Le Divan Citoyen au lendemain de la commémoration, pose la question des réparations dans toute leur dimension : excuses officielles de la France aux familles et aux peuples concernés, réhabilitation collective des soldats condamnés à tort et réflexion sur des mécanismes de réparation économique à la hauteur des sacrifices imposés.
Concrètement, plusieurs chantiers restent ouverts pour l’ensemble des États concernés.
- La demande d’ouverture complète des archives militaires françaises peut être portée collectivement, par voie diplomatique.
- La cartographie des victimes, croisant les résultats des fouilles, les registres militaires et les témoignages familiaux, nécessite une coopération régionale que le Sénégal ne peut mener seul.
- L’accompagnement juridique des familles qui souhaiteraient s’appuyer sur la jurisprudence du 27 mars est un rôle que les États d’origine peuvent activement jouer.
Une position commune de la CEDEAO, soutenant les fouilles et réclamant la transparence des archives, aurait un poids politique que les démarches nationales isolées n’atteignent pas.
Ce qui reste à faire
Rien n’est réglé. La France n’a encore présenté aucune excuse officielle. La liste complète des 1 280 soldats présents au camp n’a pas encore été publiée. Les soldats condamnés à tort en conseil de guerre n’ont pas encore été réhabilités. Les fosses ne sont pas encore toutes identifiées.
Mais en mars 2026, quelque chose a bougé. Des archéologues sénégalais ont retrouvé des corps dans la terre de Thiaroye. Un tribunal français a dit que l’État français a menti. Et cette vérité, prononcée par une juridiction, ne peut plus être défaite.
Comme l’a formulé le président Bassirou Diomaye Faye en décembre 2024 : « Que cette commémoration ne soit pas qu’un moment de recueillement. Qu’elle soit un serment renouvelé. Un serment de justice, un serment de mémoire, un serment de vérité. »
Il reste à transformer ce serment en actes. Les outils juridiques, archéologiques et diplomatiques existent désormais. La question qui se pose aux gouvernements de la région est simple : qu’allons-nous en faire ?
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