renouvellement parlement panafricain

[342]. Parlement panafricain : un nouveau Bureau pour une institution en quête de souveraineté

Le Parlement panafricain (PAP) s’est doté ce jeudi 30 avril 2026 d’un nouveau Bureau pour les trois prochaines années. Réunis en session extraordinaire à Midrand, en Afrique du Sud, les parlementaires ont élu à la présidence l’Algérien Fateh Boutbig, et pourvu quatre postes de vice-présidents issus des régions Est, Ouest, Centre et Australe du continent.

Cinq ans après une crise institutionnelle qui avait transformé l’hémicycle en arène et éclaboussé l’image de l’Union africaine à travers le monde, le PAP tourne une page douloureuse. Derrière la solennité de la cérémonie et les discours d’espoir, les défis structurels de l’institution demeurent pourtant entiers.

Les résultats du vote

Sur 184 parlementaires présents lors du scrutin pour la présidence, Fateh Boutbig a obtenu 118 voix au premier tour, bien au-delà du seuil de 93 voix requis pour être élu. Les 51 abstentions enregistrées témoignent d’une partie de l’hémicycle qui a choisi de ne pas s’opposer formellement à une candidature portée par le caucus nord-africain, sans pour autant l’adouber. Lors d’un second vote tenu dans la foulée, sur 180 présents, quatre vice-présidents ont été élus, un par région.

Le président de séance a salué, à l’issue du scrutin, une parité parfaite parmi les vice-présidents : deux femmes (la Ghanéenne Zanetor Agyeman-Rawlings et l’Angolaise Arlete da Visitação Francisco e Castro Borges) et deux hommes (l’Éthiopien Ashebir W. Gayo et le Tchadien Djidda Mamar Mahamat).

Le Bureau complet de la 7ème législature, pour la période 2026-2029, est le suivant :

  • Fateh Boutbig (Algérie) à la présidence, représentant le caucus Afrique du Nord ;
  • Ashebir W. Gayo (Éthiopie) comme premier vice-président pour le caucus Afrique de l’Est ;
  • Zanetor Agyeman-Rawlings (Ghana) comme deuxième vice-présidente pour le caucus Afrique de l’Ouest ;
  • Djidda Mamar Mahamat (Tchad) comme troisième vice-président pour le caucus Afrique centrale ; et
  • Arlete da Visitação Francisco e Castro Borges (Angola) comme quatrième vice-présidente pour le caucus Afrique australe.

La présence de Zanetor Agyeman-Rawlings mérite une mention particulière. Fille du président ghanéen Jerry John Rawlings, figure tutélaire du panafricanisme décédé en novembre 2020, sa désignation au poste de deuxième vice-présidente par le caucus ouest-africain n’est pas anodine dans une institution dont l’âme se réclame des idéaux de la génération des indépendances.

Un renouvellement sous le signe de la maturité institutionnelle

Pour comprendre pourquoi cette élection revêt une signification qui dépasse le simple renouvellement d’un bureau, il faut rappeler d’où vient le PAP. Nous avons retracé dans notre article le parlement panafricain enfin présidé par l’Afrique australe les péripéties de la crise du 31 mai 2021, lorsque des parlementaires en étaient venus aux mains à Midrand pour une urne de vote, forçant l’Union africaine à intervenir directement.

Ce traumatisme institutionnel avait conduit à l’instauration de la rotation régionale encadrée par le Conseil exécutif de l’UA, et à l’élection du Zimbabwéen Fortune Charumbira en juin 2022. Le contraste avec le scrutin du 30 avril 2026, ordonné, supervisé par le président de la Commission de l’UA en personne, conclu dans la sérénité, dit quelque chose sur le chemin parcouru.

Le délai de deux mois entre la date d’expiration du mandat du sixième Bureau le 28 février 2026 et le scrutin du 30 avril 2026 pourrait s’expliquer par la mécanique préparatoire propre au Parlement panafricain. L’organisation d’une session extraordinaire implique une décision formelle du Conseil exécutif de l’Union africaine, des consultations avec l’ensemble des caucus régionaux sur les candidatures et le calendrier, la vérification des pouvoirs des membres de la nouvelle législature et la réunion du comité ad hoc chargé de superviser le processus électoral.

Ce qui est nouveau en 2026, c’est la façon dont la rotation est appliquée. Pour la présidence, l’Afrique du Nord devait présenter un candidat unique issu de ses propres primaires internes. Boutbig a remporté ce vote interne le 29 avril, la veille du scrutin en plénière, en recueillant 19 voix contre 4 pour ses concurrents (l’Égyptien Cherif El Jabali et le Libyen Youssef El Fakhiri).

Pour les vice-présidences, une logique différente est appliquée puisque plusieurs candidats d’une même région peuvent s’affronter directement en plénière, sans primaires préalables. L’Afrique de l’Ouest a vu s’opposer la Ghanéenne Zanetor Agyeman-Rawlings et la Gambienne Alhagie Mbow, présidente du caucus ouest-africain, la première l’emportant avec 131 voix contre 51. De même, en Afrique australe, Swazi Tony Sibandze a été battu par l’Angolaise Arlete Castro Borges.

Profil du nouveau président

Fateh Boutbig est une figure connue du Parlement panafricain. Il y siégeait depuis au moins 2022 comme membre permanent de la délégation algérienne, en qualité de député de l’Assemblée populaire nationale. En mars 2026, il a démissionné de ce mandat et a été nommé au Conseil de la nation, chambre haute du Parlement algérien, par décision du président Abdelmadjid Tebboune, en vertu du tiers présidentiel que lui confère la Constitution algérienne de 2020. C’est en cette qualité de sénateur qu’il s’est présenté à la présidence du PAP.

Sa candidature s’inscrit dans une stratégie explicitement assumée de retour de l’Algérie sur la scène africaine. L’Algérie n’avait jamais occupé la présidence du PAP depuis la création de l’institution en 2004. Ce premier accès à la présidence est présenté par Alger comme une reconnaissance du rôle que le pays entend jouer sur le continent.

Deux semaines avant l’élection, Boutbig s’était rendu dans les camps de Tindouf à l’occasion du 50ème anniversaire de la proclamation de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), réaffirmant son soutien au Polisario. Dans un contexte de tension persistante entre Alger et Rabat autour de la question du Sahara occidental, ce positionnement a alimenté des débats sur la capacité du nouveau président à représenter l’ensemble du caucus nord-africain, dont le Maroc fait partie. Ce dernier avait présenté la candidature de son ressortissant, le député Lahcen Haddad sans parvenir à rassembler suffisamment de soutiens au sein du caucus.

Ce que le nouveau président a dit

Dans son discours d’investiture prononcé devant les parlementaires réunis à Midrand, Fateh Boutbig a articulé sa vision autour de trois axes programmatiques, en mobilisant une rhétorique panafricaine volontariste.

Sur la réforme institutionnelle, il s’est engagé à œuvrer pour la mise en œuvre pleine et entière du Protocole de Malabo, qui conférerait au PAP de véritables pouvoirs législatifs, et à lancer une plateforme numérique parlementaire africaine pour renforcer la transparence et la communication entre l’institution et les citoyens du continent. Il a insisté sur la nécessité de faire du PAP non plus une simple chambre de délibération, mais un moteur d’action et un instrument effectif de changement.

Sur l’intégration économique, il a évoqué la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) comme un projet civilisationnel redessinant les contours de la coopération entre les États africains et non comme un simple accord commercial. Il a appelé à développer la souveraineté alimentaire et industrielle du continent, à construire des réseaux énergétiques transfrontaliers, et à positionner l’Afrique comme productrice de technologie plutôt que simple consommatrice.

Sur la jeunesse et les femmes, il a été explicite : la jeunesse africaine, majoritaire sur le continent, n’attend ni assistance ni charité, mais des opportunités réelles et des politiques d’autonomisation. Quant aux femmes, il a affirmé qu’une Afrique forte ne saurait se construire sans leur pleine participation à la vie politique et socio-économique, propos dont la symbolique est renforcée par la parité atteinte parmi les vice-présidents du nouveau Bureau.

Il a conclu sur une formule qui résume l’ambition du mandat : « L’Afrique n’est pas un continent pauvre, mais un continent appauvri. Il est temps de reprendre l’initiative. » Cette distinction renvoie à une grille de lecture portée de longue date par les penseurs du panafricanisme, et place d’emblée ce mandat dans une perspective de rupture avec la dépendance plutôt que de simple gestion institutionnelle.

L’élection du 30 avril 2026 marque une étape réelle dans la stabilisation institutionnelle du PAP après les turbulences de 2021. La rotation régionale codifiée, le déroulement ordonné des votes, la parité atteinte au Bureau, et la prestation de serment supervisée par le président de la Commission de l’UA en personne sont des signaux positifs pour la crédibilité d’une institution qui en avait grand besoin.

Mais le nouveau Bureau prend ses fonctions dans un cadre qui n’a pas changé. Le PAP reste consultatif, le Protocole de Malabo reste bloqué à 15 ratifications sur 28 requises, et les États membres demeurent les vrais détenteurs du pouvoir de décision au sein de l’Union africaine. La promesse d’un parlement moteur d’action plutôt que chambre de délibération, au coeur du programme de Boutbig, se heurtera aux mêmes contraintes structurelles qui ont bridé ses prédécesseurs.

Le Protocole de Malabo : un plafond de verre toujours en place

Le Protocole de Malabo dont le fonctionnement et les enjeux sont détaillés dans notre article le Parlement panafricain, un législateur africain en devenir, reste le principal verrou institutionnel du PAP. En 2022, nous relevions que 13 pays l’avaient ratifié sur les 28 requis pour son entrée en vigueur. Une quinzième ratification est intervenue en juillet 2023 avec la République centrafricaine qui a rejoint le club.

Les quinze ayant déposé leurs instruments de ratification sont, par ordre alphabétique, le Bénin, le Cameroun, le Tchad, la Guinée équatoriale, la Gambie, le Ghana, Madagascar, le Mali, le Maroc, le Niger, la République arabe sahraouie démocratique, la Sierra Leone, la Somalie, le Togo et la République centrafricaine.

En douze ans, la moitié du chemin n’a pas encore été parcourue. Le PAP avait adopté en juillet 2024 une résolution appelant à des missions de plaidoyers spécifiques vers le Liberia, le Nigeria et le Sénégal pour les encourager à franchir ce pas. Il faut dire que les réticences à cette ratification semblent traverser la majeure partie du continent, sous une même logique : la crainte de céder une part de souveraineté législative à un organe supranational.

Cette prudence méconnaît pourtant la portée réelle du texte : le Protocole de Malabo ne prévoit pas d’attribuer au PAP un pouvoir législatif contraignant et direct sur les États membres. Il lui permettrait d’adopter des lois-modèles que les États resteraient libres d’adapter dans leur ordre juridique interne, l’Assemblée de l’UA conservant son rôle de gardien ultime.

Ce que ce renouvellement du Bureau du parlement panafricain ne change pas, c’est la souveraineté législative que les gouvernements des Etats membres ne souhaitent pas donner à cet organe continental. Sans ce pas, aucun bureau, aussi compétent soit-il, ne pourra transformer le Parlement panafricain en un instrument effectif d’intégration. Le chemin donc entre le discours panafricain et l’architecture institutionnelle capable de le porter reste, en ce lendemain de victoire, encore largement à construire.

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