fil de la semaine

[336]. Le Fil de la semaine – Edition n°7 – Semaine du 5 au 11 avril 2026

Cette semaine a posé des questions qui ne sont pas nouvelles, mais qui ont rarement été aussi visibles en même temps : comment l’État organise-t-il la vie économique de ceux qui n’entrent dans aucune case ? Comment protéger les citoyens des nouvelles formes d’exploitation numérique ? Que signifie construire une solidarité publique et avec quelles garanties ?

Ces questions traversent les six rubriques de cette 7e édition, du quotidien des marchés sénégalais aux coulisses d’une institution régionale qui redessine discrètement les règles du paiement en Afrique de l’Ouest.

🏛️ Cités & Enjeux publics

L’économie informelle en révision : l’État face à la fragilité de son propre modèle

Au Conseil des ministres du 8 avril 2026, le Premier ministre Ousmane Sonko a prononcé une phrase qui mérite attention : la Stratégie nationale intégrée de Formalisation de l’Économie informelle (SNIFEI) 2022-2026, n’a pas produit l’ensemble des résultats escomptés. En conséquence, il a ordonné une évaluation indépendante rigoureuse de cette stratégie, devant conduire à une politique rénovée.

Ce constat mérite d’être situé. Le secteur dit informel n’est pas un secteur marginal, il représente la réalité économique de la grande majorité des Sénégalais actifs, qu’il s’agisse de vendeurs ambulants, artisans, transporteurs, restaurateurs de rue ou petits commerçants. Il est caractérisé par une faible productivité, une assiette fiscale étroite, une couverture sociale insuffisante et un pilotage institutionnel fragmenté. Autrement dit, les travailleurs de l’informel produisent de la richesse sans bénéficier des protections que l’État réserve aux salariés du secteur formel : pas de retraite contributive, pas d’assurance maladie automatique, peu de protection en cas d’accident.

La formalisation est donc un enjeu de justice autant qu’un enjeu fiscal. Mais elle bute sur une contradiction fondamentale : pourquoi un petit commerçant accepterait-il de se déclarer si cela l’expose à des charges qu’il ne peut pas assumer, sans contrepartie immédiate tangible ? C’est précisément la question que l’évaluation commandée devra affronter. La nouvelle stratégie envisagée devra reposer sur une doctrine incitant fortement à la formalisation tout en sanctionnant les situations de fraude organisée — une formule qui reconnaît implicitement qu’il existe plusieurs régimes d’informalité : celui des petits survivants, et celui des grands opérateurs qui choisissent délibérément d’échapper aux règles.

Ce que cela change pour les citoyens : la révision de cette stratégie déterminera si les travailleurs de l’informel pourront, dans les prochaines années, accéder à une couverture sociale, cotiser pour une retraite, obtenir un crédit bancaire. La question n’est pas seulement économique. Elle est celle de la reconnaissance institutionnelle de millions de Sénégalais qui font tourner l’économie sans être véritablement protégés par elle.

Source : Primature du Sénégal, Communiqué du Conseil des ministres du 8 avril 2026 (primature.sn)

🩺 Santé & Société

La Fondation Sénégal Solidaire : un centre contre le cancer, et des questions sur la gouvernance

Le mercredi 8 avril 2026, à Guédiawaye, la Fondation « Sénégal Solidaire », administrée par Amadou Dramé et dont les Premières dames Marie Khône Faye et Absa Faye sont les ambassadrices, a posé la première pierre du Centre de dépistage de la Ligue sénégalaise contre le cancer à proximité du Centre hospitalier national Dalal Jàmm.

L’urgence sanitaire est réelle. Face à une situation alarmante marquée par plus de 11 000 nouveaux cas de cancer recensés chaque année, le dépistage précoce reste le levier le plus efficace pour réduire la mortalité et il est aujourd’hui largement insuffisant au Sénégal, faute d’infrastructures accessibles en dehors de Dakar. Le futur centre ambitionne de traiter près de 40 000 patients par an.

Mais l’événement a aussi ouvert un débat sur le rôle des Premières Dames et la transparence des structures parallèles à l’État. Sénégal Solidaire est une fondation d’utilité publique créée à l’initiative du chef de l’État, pilotée par ses épouses, opérant dans des secteurs régaliens comme la santé et l’éducation. Pour certains observateurs, la question est de savoir comment ses ressources seront collectées, comment elles seront dépensées et qui en rendra compte.

Ce débat n’est pas propre à cet initiative ni au Sénégal. Dans de nombreux pays, des fondations présidentielles ou connexes au pouvoir ont alterné entre succès humanitaires réels et zones grises de gouvernance. La question n’est pas de remettre en cause l’intention, mais d’identifier les mécanismes qui garantiront la transparence et de les rendre publics avant que la fondation ne collecte des ressources à grande échelle.

Si le centre se concrétise, il pourrait transformer l’accès au dépistage pour des milliers de femmes et d’hommes dont les chances de survie dépendent aujourd’hui d’un diagnostic tardif. Ce que les citoyens sont en droit d’exiger en parallèle, c’est la gouvernance ouverte et transparente de Sénégal Solidaire.

Source : Le Soleil (lesoleil.sn, 8 avril 2026) ; AllAfrica / Le Soleil (fr.allafrica.com, 9 avril 2026) ; Xibaaru (xibaaru.sn, 8 avril 2026)

🔍 Décryptage : Vrai ou Faux

HICASH : quand une arnaque se présente comme un service financier

Signal d’alerte : ce que nous décrivons ici n’est pas une information en cours de vérification. C’est une escroquerie avérée et démantelée, dont le mécanisme de diffusion (publicité ciblée sur les réseaux sociaux, promesses de crédit rapide) constitue lui-même un modèle de contenu trompeur à identifier.

La Division Spéciale de Lutte contre la Cybercriminalité a mis fin aux activités de la plateforme HICASH, un système de prêts illégaux accusé d’avoir piégé des milliers de victimes. Le mécanisme était simple et implacable : un utilisateur demandant 10 000 FCFA n’en recevait en réalité que 6 500, les « frais de service » étant prélevés à la source. Mais le remboursement, lui, portait sur la totalité de la somme, en seulement sept jours. Ce taux réel dépasse 2 800 % sur une base annuelle, très loin des conditions annoncées.

Ce qui distingue ce cas d’une simple affaire judiciaire, c’est la façon dont la plateforme s’est propagée. Des publicités diffusées sur Facebook invitaient les internautes à télécharger l’application HICASH afin de solliciter un prêt en quelques minutes. Ces publicités étaient indiscernables, pour un utilisateur ordinaire, d’une offre commerciale légale. Elles ciblaient en priorité des personnes en situation de précarité financière notamment celles qui ont le moins les moyens de vérifier la légitimité d’un service en ligne.

À ce stade, aucun organisme de fact-checking sénégalais n’a publié de vérification préventive sur la plateforme HICASH avant son démantèlement. C’est la police judiciaire, et non l’écosystème médiatique ou citoyen, qui a mis fin à cette escroquerie. Ce constat dit quelque chose d’important : la protection contre les arnaques financières numériques ne peut pas reposer seulement sur les fact-checkers. Elle exige aussi une éducation financière de base et une vigilance citoyenne active.

Quelques questions à se poser avant d’utiliser une application de prêt en ligne : l’opérateur est-il agréé par la BCEAO ? Le taux réel — pas le taux affiché — est-il clairement indiqué ? Qui contacter en cas de litige ? L’absence de réponses claires à ces trois questions devrait suffire à décourager toute inscription.

Source : Division Spéciale de Lutte contre la Cybercriminalité, communiqué (7 avril 2026) repris par SENTV (sentv.info), Dakaractu (dakaractu.com), Dakarmatin (dakarmatin.com), 8 avril 2026

🌍 Afrique & Institutions

La BCEAO généralise le paiement instantané : ce que la plateforme PI-SPI change pour les citoyens

Depuis le 30 septembre 2025, l’Afrique de l’Ouest dispose d’une infrastructure financière inédite. La Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), institution commune aux huit pays de l’UEMOA a lancé la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané, connue sous le nom de PI-SPI. Fonctionnelle en continu, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, cette infrastructure permet d’effectuer des transactions instantanées, sécurisées et accessibles à une large base d’utilisateurs.

Qu’est-ce que cela change concrètement ? Jusqu’ici, envoyer de l’argent entre un compte bancaire et un portefeuille Wave ou Orange Money, ou entre deux banques différentes, nécessitait de passer par des circuits souvent lents, coûteux ou tout simplement indisponibles. Avec PI-SPI, les transferts immédiats entre comptes bancaires, portefeuilles de monnaie électronique et institutions de microfinance deviennent possibles, indépendamment des réseaux utilisés.

Cette semaine, la BCEAO a franchi un cap décisif : elle a rendu obligatoire la connexion de toutes les institutions à la plateforme au plus tard le 30 juin 2026. Au 2 avril 2026, 80 institutions sont déjà intégrées, dont 59 banques, 9 établissements de monnaie électronique et 11 institutions de microfinance. Les 42 autres encore en phase de tests disposent de moins de trois mois pour finaliser leur connexion.

La BCEAO est la banque centrale commune aux huit États de l’UEMOA. Contrairement à une banque centrale nationale, elle ne dépend d’aucun gouvernement en particulier : ses décisions s’appliquent simultanément au Sénégal, au Mali, à la Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Togo, au Bénin, au Niger et à la Guinée-Bissau. La PI-SPI est une décision de cette institution supra-nationale.

L’ambition est de faire des paiements numériques un bien public accessible, réduire les coûts de transaction et rapprocher des millions de personnes des services financiers formels. Mais la plateforme devra faire face à des enjeux de taille : la couverture réseau dans les zones rurales, la maîtrise numérique des populations les plus vulnérables et la résistance de certains opérateurs financiers qui trouvent leur intérêt dans la fragmentation actuelle du système.

Source : Communiqué de la BCEAO, 2 avril 2026 (bceao.int) ; Agence Ecofin (agenceecofin.com, 3 avril 2026) ; RTS Sénégal (rts.sn, 4 avril 2026)

🤝 Espace Citoyen

Le service civique national : entre ambition gouvernementale et attentes concrètes des jeunes

Au Conseil des ministres du 1er avril 2026, le Premier ministre a consacré une communication entière au rôle de la jeunesse dans la transformation du Sénégal. Parmi les mesures annoncées figurent la mise en place d’un Programme de recours au volontariat des Séniors, la finalisation du décret relatif à l’organisation de la Direction générale du Service civique national et du Volontariat, et la mise en place du Comité national des Acteurs du Volontariat ainsi que d’un Guichet unique du volontariat.

Derrière ces formulations administratives se pose une question civique fondamentale : qu’est-ce que le service civique, et pourquoi en faire un instrument central de politique publique ?

Le service civique national désigne un dispositif par lequel des jeunes citoyens s’engagent volontairement ou parfois de manière semi-obligatoire, à travailler au service de l’intérêt général pendant une période déterminée. Les formes varient selon les pays et les modèles. Ce n’est ni un emploi, ni un stage, ni une obligation militaire : c’est une forme d’engagement formellement reconnu, qui peut donner lieu à une indemnité, une formation et une certification.

La question que les citoyens sont en droit de poser est double : quelles contreparties réelles d’abord pour les jeunes qui s’engagent ? Une indemnité, une certification reconnue, une passerelle vers l’emploi ? Comment ce dispositif s’articule-t-il ensuite avec la réalité des jeunes Sénégalais, notamment ceux qui ont des responsabilités familiales précoces, qui vivent loin des centres urbains ou qui n’ont pas accès à l’information sur ces programmes ?

Le service civique peut être un puissant levier de citoyenneté active. Il peut aussi, si mal conçu, devenir une main-d’œuvre peu coûteuse sans réel transfert de compétences. La distinction entre les deux tient aux détails de la mise en œuvre.

Source : Primature du Sénégal, Communiqué du Conseil des ministres du 1er avril 2026 (primature.sn) ; APS (aps.sn, 1er avril 2026)

Coup de projecteur

Abdou Lahad Gueye : de Yeumbeul aux podiums olympiques

Le 4 avril 2026, lors du défilé national à Thiès pour le 66e anniversaire de l’indépendance du Sénégal, 51 modèles ont défilé dans une tenue que le monde entier verra. Ces créations portent la signature du designer sénégalais Abdou Lahad Gueye, qui a privilégié une esthétique sobre. « Nous avons choisi une approche sobre afin de respecter le moment central de la cérémonie : la célébration des athlètes. La tenue accompagne ce moment avec élégance sans jamais le dominer« , explique-t-il.

Les uniformes intègrent des touches de pagne tissé, symbole du savoir-faire ouest-africain, dans un style contemporain. « J’ai choisi d’intégrer du pagne tissé de manière discrète dans la tenue… une signature culturelle forte« , ajoute le créateur. Lors des 153 cérémonies des vainqueurs prévues pendant les Jeux, du 31 octobre au 13 novembre 2026 à Dakar, Diamniadio et Saly, ce seront ces tenues que la caméra mondiale capturera au moment où les médailles seront posées autour du cou des athlètes.

Qui est Abdou Lahad Gueye ? Autodidacte né à Pikine et grandi à Yeumbeul, dans la banlieue dakaroise, il est issu d’une famille modeste. Il baigne dès son plus jeune âge dans les couleurs, les textures et les formes des vêtements. C’est de ce terreau populaire qu’il tire son sens du détail et son ancrage dans l’identité ouest-africaine. En 2012, il lance la Maison Al Gueye à Dieuppeul. En 2015, il remporte le premier prix du concours « Edition Limitée » organisé par l’Organisation internationale de la Francophonie. En juin 2025, il participe à la Fashion Week de Paris dans le cadre d’Africa Fashion Now, mettant en lumière le pagne « Deunk » et exposant ses créations aux Galeries Lafayette.

Son histoire rappelle que le talent et la créativité ne naissent pas dans les quartiers résidentiels seulement. Elle dit aussi que le premier événement olympique organisé en Afrique porte, dans ses moindres détails, la marque de ceux qui ont grandi dans les périphéries de Dakar.

Source : Le Soleil (lesoleil.sn, 6 avril 2026) ; APS (aps.sn, 17 février 2026) ; Senenews (senenews.com, 17 février 2026)

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