[227]. Privatiser l’Université, c’est faire perdre au Sénégal sa ressource première

 [227]. Privatiser l’Université, c’est faire perdre au Sénégal sa ressource première

Faut-il privatiser l’université sénégalaise pour accompagne l’image du pays rayonne à travers le monde du fait de ses ressources humaines de qualité. C’est ce fait qui est en questionnement depuis plusieurs années déjà. Aujourd’hui qu’on semble s’acheminer tranquillement mais inexorablement vers la privatisation de l’enseignement supérieur, il y’a des questions qu’on ne peut passer sous silence.

Que veut dire privatiser l’univerté ? Sous quelle forme se présente ce projet et vers quel objectif ? Est-ce le résultat d’une faillite d’un système ou simplement l’étape d’un projet savamment orchestré ?

Nous avons tenté de répondre à l’essentiel de ces questions lors de la session du Divan citoyen de ce 5 juin 2022, consacrée à la privatisation de l’université. Pour introduire la discussion, nous avons eu du plaisir à recevoir et écouter Saliou Seck (RAEVE), universitaire et enseignant à la faculté de droit de Nantes en France.

Les lignes qui suivent résument les principaux points de notre dialogue. Nous espérons que vous y trouverez une opportunité de vous faire entendre sur la question. N’hésitez donc pas à nous laisser un commentaire si vous désirez réagir sur un point en particulier.

Il est ressorti que l’université telle qu’on la voit aujourd’hui est le résultat d’un processus. Elle a joué plusieurs rôles dans la construction d’un Etat nouvellement indépendant, d’une administration à mettre en place avant de s’ouvrir à des acteurs qui viennent avec leurs logiques et préoccupations.

Cet appel d’air se poursuit dans un environnement interne et externe de plus en plus changeant. S »il est vrai que le secteur privé peut beaucoup apporter à l’enseignement supérieur, il peut aussi remettre en cause les fondamentaux de cet institution. Reste à savoir vers quoi on va (veut aller), pour quel projet et avec quel acteur.

Une université de développement, pourvoyeuse de ressources de qualité

Il est apparu au cours de notre dialogue avec Raeve que les difficultés de l’école sénégalaise nous viennent des programmes d’ajustement structurel. Avec les réformes « imposées » par les institutions financières de Bretton Woods, le gouvernement a cessé son investissement dans des secteurs stratégiques comme la santé et l’éducation.

Avant la survenue de ces politiques cependant, les autorités entreprennent une politique d’inscription massive d’enfants à l’école. Tout semble être fait pour accompagner ce programme : cantines scolaires érigées, gratuité des fournitures scolaires ou encore ouverture généralisée d’établissements scolaires dans diverses localités.

Au niveau du supérieur, l’Ecole normale supérieur et des instituts de recherche et de formation s’occupent de formation des techniciens et cadres. Des secteurs stratégiques sont pourvus en ressources humains pour soutenir les efforts dans le domaine de l’éducation, de l’agriculture et l’élevage.

Il restait à mettre en place une administration. Dakar, ainsi que les universités qui ont suivi, participent à ce projet. Les bacheliers sont largement orientés vers les facultés des sciences humaines, juridiques et économiques. L’essentiel des diplômés trouveront du travail à l’obtention du diplôme.

Une période glorieuse vite remise en cause par ce qu’on a appelé la politique d’ajustement structurel. Nous démarrons les années 80, Abdou Diouf hérite de la gouvernance du Sénégal.

Pour privatiser l’université, il a fallu y créer un chaos qui appelle à l’intervention d’autres acteurs

Sous la conduite et le regard bienveillant des institutions de Bretton Woods, le Sénégal met en oeuvre différentes réformes qui touchent de plein fouet aux secteurs sociaux. Il relève pêle-mèle la fermeture des internats dans le secondaire, retrait de l’agriculture et de l’élevage, réforme du code du travail, blocage du recrutement dans la fonction publique, recours à une fiscalité tous azumits, etc.

Cette politique intervient à un moment où les universités enregistrent une arrivée massive de bacheliers. Il s’ensuit un effet de saturation du système. L’université qui jusqu’à une période récente servait de tremplin devient un véritable bourbier.

Plusieurs désordes se bousculent : effectif pléthorique, promiscuité au niveau du campus, sous investissement, dégradation des conditions d’études et de recherche. A Dakar, on assiste à des mouvements cycliques d’humeur, Des affrontements réguliers entre étudiants et forces de sécurité. On n’a désormais plus la tête à réfléchir, il faut apprendre à survivre.

Tout est donc entrepris pour obtenir un désintérêt des populations. Le diplôme universitaire n’assure plus un emploi, le parcours est long et sinueux alors que la population s’appauvrit. De l’avis de plusieurs acteurs, le service public de l’éducation n’est plus apte à jouer le rôle qui est le sien. Il est temps de prendre des mesures.

Un prétexte pour créer un secteur privé de l’éducation

L’on commence à constater l’installation d’écoles supérieures privées de formation. Elles s’installent dans un périmètre voisin de l’université. Géographiquement, ces campus s’installent aux abords des universités afin de capter les frustrés du système. Elles proposent des cycles courts qui pourront déboucher rapidement sur un emploi.

L’offre est diversifié et chacun selon son portefeuille, peut trouver ce dont il a besoin. Il faut cependant payer pour bénéficier de cette formation. Afin de soutenir ces entrepreneurs de l’éducation, l’Etat met à leur disposition des fonds de soutien. Ces derniers serviront soit à faire démarrer une initiative privée, soit à supporter les frais de scolarité des étudiants qu’il le gouvernement y envoie.

Afin d’accompagner ce processus, l’on multiplie les salons, les procédures d’ouverture d’établissements privés de formation sont assouplies sans un réel contrôle de ce que font les acteurs. Il faut cependant aller un peu plus loin. Il faut investir les organes de direction des universités. Cela permettra de proposer des filières privées au sein même des universités publiques et surtout d’insuffler un souffle managériale plus pertinent.

La recherche qui constitue le coeur de l’enseignement supérieur et de l’université publique est sous investie. Il n’y a plus de ressources financières et techniques pour soutenir une recherche fondamentale qui n’aboutit pas à une rentabilité économique. Mieux, les entreprises ou leurs fondations consentent à financer intégralement ou à soutenir en partie, des travaux qui répondent à leurs besoins spécifiques.

L’Etat n’est pas en reste puisqu’il politise les principales postes d’administration dans les universités. L’on y nomme des partisans politiques et souteneurs, peu enclins à promouvoir ou encorager un discours de remise en cause des choix de gouvernance.

La nouvelle université est celle qui s’adapte à son monde.

Privatiser l’université, et puis quoi ensuite?

Comme beaucoup l’ont indiqué dans les discussions, le processus semble inéluctablement se poursuivre. Il se pourrait qu’un retour en arrière ne soit plus possible au stade où on en est. Cet état de fait ne doit cependant pas nous empêcher d’évoquer les conséquences éventuelles d’une telle entreprise.

D’abord le devoir de transmettre. L’essentiel d’entre-nous avons pu jouir des fruits de cet investissement public. La plupart de ceux qui sont au niveau décisionnel aujourd’hui n’auraient certainement pas pu accéder à cette station si l’enseignement supérieur était privatisée.

Nous sommes une population pauvre vivant dans un pays pauvre qui a si peu de chance d’émerger pour les prochaines décennies. Dans un tel contexte, privatiser l’université, c’est dénier à des milliers de concitoyens un droit, un droit d’accès à la connaissance, à la formation.

Par ailleurs, privatiser l’université, c’est aussi endosser à l’Etat et aux populations une charge qui répond à un besoin spécifique de l’entreprise. Le secteur privé et le monde de l’entreprise ne peut attendre de l’université un produit fini, répondant exactement à son besoin. L’enseignement supérieur met à la disposition de l’entreprise une ressource humaine avec des compétences générales. A charge ensuite à l’entreprise de spécialiser le travailleur dans un domaine spécifique. C’est une exigence qu’il n’est pas acceptable de sous-traiter.

Il se trouve enfin qu’un pays ne se développe sans de la recherche fondamentale, ce qui n’est réellement pas une préoccupation du secteur privé. Ce dernier a besoin d’investir sur du court terme dans une logique de rentabilité, ce que ne peut garantir un cursus long et sans réel impact apparent. Il faudra d’ailleurs qu’on parle de l’impact de la recherche au Sénégal.

Si vous souhaitez réécouter notre dialogue avec Raeve et la communauté du Divan, veuillez cliquer ici. Le replay sera disponible tout au long de ce mois de juin 2022.

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