[319]. Les influenceurs face à la désinformation
Le 24 novembre 2024, nous avons reçu sur le forum public du Divan Citoyen trois hauts profils pour échanger sur la responsabilité des influenceurs en matière de désinformation. Il s’agit de Mountaga CISSE formateur en médias numériques, de Abdou TOURE Peace Builder Vlogger et Ladiack la Linguère experte en marketing sportif et entrepreneur dans la restauration. Cette discussion a été initiée par le média ouest africain Ouestaf News dans le cadre de la synergie des acteurs contre la désinformation.
Débattre de la responsabilité des influenceurs face à la désinformation nécessite que l’on s’accorde sur les concepts notamment la notion d’influence. Qu’est-ce qu’un influenceur ? C’est une personne qui, grâce à sa notoriété et à la confiance qu’elle a établie avec une communauté fidèle sur les réseaux sociaux ou d’autres plateformes digitales, est capable d’influencer les opinions, les comportements ou les décisions d’achat de son audience.
Pousser à l’achat d’un bien ou d’un service a été l’un des premiers champs de l’influence sur Internet et les réseaux sociaux avant de s’élargir à d’autres sphères de la vie sociale. C’est ainsi qu’Abdou TOURE, Mountaga ou Ladiack, bien que n’endossant pas la casquette d’influenceurs, ont quand même, chacun en ce qui le concerne, développé une notoriété dans le domaine de la technologie, de l’environnement ou de la restauration. Leur objectif de départ et leur mission première est le partage d’informations, de connaissances, de passion. Ce n’est que plus tard et de l’avis de leurs vis-à-vis que l’étiquette d’influenceur ou de prescripteur leur a été accolée.
Ladiack la Linguère dira par exemple ne pas être sur une niche spécifique, que son activité, plus en vue sur la réseau social Facebook, se limite à exprimer des avis sur la situation politique ou sociale de son pays. Elle y joue ainsi un rôle de passerelle entre différentes personnes, en différentes occasions lorsque des situations nécessitent son intervention. Cette légitimité, acquise au fil du temps ne fait-elle pas d’elle une influenceuse au sein de sa communauté ?
L’on peut tout aussi procéder à la même analyse pour le cas de Mountaga CISSE et de Abdou TOURE. Si l’un est devenu une référence dans le milieu de la tech et du social media jusqu’à être approché par des individus ou des organisations en vue de partenariat, la même dynamique est observée chez l’autre en matière de promotion de la bonne action environnementale. Au fil du temps, leurs voix ont fait autorité et la confiance des membres de leurs communautés respectives en ont fait finalement de véritables influenceurs !
La communauté et l’impact font l’influence
L’influence ou l’influenceur n’existe pas sans une communauté, les deux sont intimement liés, d’où l’intérêt pour le prescripteur de maintenir une certaine cohérence dans sa démarche et une spécialisation dans son secteur d’intervention. C’est ce travail d’ensemble qui fait qu’on pensera à lui à chaque fois qu’un sujet en lien avec son centre d’intéret sera évoqué. L’on dira d’ailleurs qu’il/elle est légitime pour aborder la question sous diverses facettes
L’activité de prescripteur existe depuis longtemps et donc bien avant l’apparition d’internet et des réseaux sociaux. L’on ne peut cependant nier le caractère amplificateur des réseaux sociaux puisque la visibilité est devenue plus accrue. Plus l’on détient une grande communauté, plus l’on acquiert la capacité d’atteindre un très grand nombre d’auditeurs, de suiveurs ou de followers selon l’expression consacrée.
Dans le domaine de l’influence (ou du marketing d’influence), la communauté désigne l’ensemble des personnes qui suivent activement un influenceur ou un créateur de contenu sur les différentes plateformes (réseaux sociaux, blogs, Youtube). Une communauté est donc bien plus qu’une longue liste d’abonnés; c’est un groupe de personnes qui partagent un intérêt commun pour le contenu de l’influenceur ou même pour sa personnalité.
L’avantage d’avoir une grande communauté, c’est aussi d’avoir à disposition des personnes ressources en mesure de fournir une information crédible ou un avis critique. Développer le réflexe de réclamer des preuves de première main auprès des collaborateurs peut également aider à minimiser l’ampleur de la désinformation.
Développer une expertise, remède contre la désinformation
Savoir se prémunir des opérations de désinformation doit être une préoccupation constante des influenceurs et d’ailleurs de toute personne prenant la parole en public. Dans le journalisme où la collecte, le traitement et la diffusion de l’information est une tâche quotidienne, les intervenants suivent une formation initiale en école et permanente dans les salles de rédaction. Ils acquierent ainsi un ensemble de compétences et d’outils leur permettant de minimiser la manipulation. Certains y arrivent, d’autres un peu moins.
Dans le secteur de l’influence, la tâche peut sembler plus hardie. Il n’existe déjà pas d’écoles qui forment au métier d’influenceur au Sénégal. Des agences s’activent autour de l’influence mais plus pour encadrer l’activité économique et le management de l’influenceur que la maitrise réelle du métier. L’auto apprentissage y est donc très développée. Cette situation s’apparente un peu à celle du community management lorsque cet activité a commencé à attirer du monde. A l’époque, des membres du réseau des blogueurs du Sénégal avaient joué un rôle crucial dans la formation des acteurs. Les influenceurs auront-ils cet opportunité ?
L’influence est devenu un métier à coup sûr; certains l’exerçant avec un professionnalisme et une discipline irréprochables. Ils sont très structurés dans leur discours, réguliers dans leurs méthodes et agenda de diffusion et développent une réelle expertise dans leur domaine d’intervention. Pour beaucoup de nos intervenants à ce forum, c’est la clé, le meilleur remède contre la manipulation et la désinformation.
Dès l’instant que l’influenceur sort de sa zone d’expertise, il peut facilement être sujet à de la désinformation parce qu’il va évoluer dans un environnement qui lui est étranger, un espace où il ne disposera pas forcément de repères et d’outils lui permettant de challenger ce qui lui sera communiqué. Le risque qu’il diffuse de la donnée ou de l’information erronée qui lui est fournie sans être en mesure d’apporter un regard critique, est grand. Dans les cas où l’influenceur n’est intéressé que par la rentabilité financière de son action, il sera plus enclin à accepter toute collaboration sans réellement se soucier de la crédibilité de l’information.
Précautions d’usage dans la diffusion de l’information
Ladiack la Linguère nous a livré sa recette magique : « Mon astuce pour ne pas diffuser une information erronée est de toujours mais toujours attendre la seconde version de l’affaire. Et généralement, cette patience paye parce qu’elle me permet d’avoir assez d’éléments pour fonder une opinion propre et d’être en mesure de partager avec ma communauté sans l’induire en erreur« .
S’abstenir de parler, d’écrire, de publier si l’on n’a pas un avis éclairé sur un sujet reste une attitude de sagesse que les communautés sur les réseaux sociaux ne perçoivent pas toujours comme pertinente. Le débat public sur les plateformes ne semble pas admettre cette posture de neutralité pour certains artistes, sportifs ou porteurs de voix. Taxés de neutres, ils sont souvent catalogués comme des soutiens ou des partisans d’un camp, obligeant certains profils à quitter les réseaux sociaux pour n’avoir plus à subir d’attaques de leur communauté. D’autres encore ont désactivé l’option commentaire pour éviter de se faire lyncher, bien que cette méthode ne permet pas souvent de neutraliser les réactions.
Aujourd’hui plus que jamais, l’on consomme l’information via les réseaux sociaux, ce qui doit pousser les influenceurs à développer une plus grande intelligence sociale afin de protéger leurs communautés. Ne pas crier au loup avec les autres, patienter et attendre d’avoir d’autres versions sont désormais des compétences que chaque prescripteur doit acquérir.
Désormais, l’on ne peut plus sensibiliser l’influenceur, il faut également prendre en charge les membres de sa communauté. La pratique du partage inter-réseau amplifie la désinformation. Elle se produit lorsque des publications d’influenceurs sur Instagram se retrouvent en photo-capture sur Facebook et en statut sur les comptes Whatsapp où la viralité est plus importante. L’on oublie pas également l’action des algorithmes qui ont tendance à davantage rendre virales les informations à relent polémiques.
Le fact-checking comme réponse à un phénomène récurrent
Des tentatives de réponses commencent à surgir avec le fact-checking. Des médias comme Ouestaf News ou des plateformes comme Africa Check ou Pesa Check travaillent à débunker les fausses déclarations faites par des personnalités publiques, y compris des influenceurs.
L’ampleur du buzz ou la viralité de l’information demeurent une préoccupation majeure. Si l’influenceur qui met en ligne une fausse information dispose d’une communauté largement supérieure à celle de l’entité auteure de la vérification, le rectificatif a beaucoup de chances de ne pas atteindre ce public déjà exposé à la désinformation.
Cette situation doit être prise en charge par les autorités. Dans cette perspective, un accompagnement des autorités dans l’encadrement des influenceurs et la mise à disposition de la bonne information à temps et en heure peut être un bon début dans la recherche de solutions. La collaboration entre acteurs des médias et des réseaux sociaux dans le cadre de l’initiative SAYTUSEN2024 est un cas d’école à approfondir.
