En avril 2026, trois cas distincts ont mis en lumière un même mécanisme au cœur de la désinformation : fabriquer une apparence de crédibilité pour que le lecteur baisse sa garde avant même de lire le contenu. Au menu, nous avons un sondage attribué à un cabinet qui n’existe pas, une application de prêt habillée comme un service bancaire ordinaire et un message de recrutement présenté comme venant d’un ministère. Trois objets différents mais une seule logique : l’usurpation d’autorité.
Ce réflexe qui nous expose
Face à un contenu nouveau, nous ne commençons pas par vérifier ce qui est dit mais le plus souvent qui le dit d’abord. Si la source paraît sérieuse, par exemple un cabinet d’études, une banque ou un ministère, nous réduisons notre effort de vérification. C’est un réflexe normal et même utile dans la vie quotidienne parce que nous ne pouvons pas tout vérifier tout le temps. Et c’est précisément ce réflexe que certains contenus fabriqués cherchent à exploiter.
Ce type de contenu ne cherche pas à vous convaincre par des arguments solides mais à ressembler à quelque chose de familier et de légitime, pour que votre méfiance s’endorme avant que la lecture commence. C’est ce qu’on appelle l’usurpation d’autorité.
Elle peut prendre deux formes notamment: inventer une source qui n’existe pas, ou se faire passer pour une source qui existe. Le fil de la semaine publié chaque semaine nous a offert un exemple de chacune de ces techniques tout au long du mois d’Avril 2026.
Cas d’étude 1. Le sondage qui n’a jamais existé
En avril 2026, une publication a circulé massivement sur les réseaux sociaux affirmant que l’ancien président sénégalais Macky Sall, candidat au poste de Secrétaire général de l’ONU, était favori pour succéder à Antonio Guterres à la tête de l’ONU, avec 38,6% des intentions selon un sondage réalisé par un cabinet dénommé Holding Price Limited (HPL). Le texte signé par « Farid Ruben, professeur de géopolitique à Washington », a été repris par plusieurs médias sénégalais sans vérification préalable.
Ce cabinet n’existe pas, l’auteur de l’article non plus. Africa Check, qui a publié une enquête compléte sur cette affaire le 20 avril 2026, n’a trouvé aucun enregistrement légal de HPL, aucune trace de son prétendu auteur, aucun site internet vérifiable, aucune publication antérieure disponible, aucune information sur la méthodologie. Le cabinet est tantôt décrit comme américain, tantôt comme britannique selon les versions du texte.
Ce qui rend le cas particulièrement intéressant, c’est qu’il ne s’arrête pas à cette affaire. Africa Check établit que Holding Price Limited avait déjà été citée en décembre 2025 dans un sondage similaire en Centrafrique, donnant le président en exercice en position favorable. Ce n’est pas un cabinet fictif créé pour l’occasion mais une entité fantôme réutilisée dans plusieurs pays africains pour des opérations d’influence politique coordonnées.
Le contexte a joué son rôle. Les auditions publiques des candidats au poste de SG de l’ONU étaient prévues la semaine du 20 avril 2026 et le sondage a été publié le 7 avril, soit deux semaines avant, au moment précis où l’attention médiatique sur la candidature de Macky Sall était la plus forte. La fausse information s’est donc greffée sur cette actualité existante pour en emprunter la crédibilité.
C’est une technique rodée du fait que les contenus fabriqués les plus efficaces ne surgissent pas dans le vide mais ils s’insèrent dans quelque chose de vrai. C’est déjà ce qu’on avait observé avec la fausse déclaration du ministre iranien en mars 2026 lors du déclenchement du conflit entre Etats-Unis et Israël contre l’Iran. Le contexte géopolitique réel et suivi était la bonne opportunité pour insérer cette citation inventée.
Le geste de vérification est simple : chercher le nom du cabinet sur un moteur de recherche, regarder s’il a une existence légale et un historique de publications. En moins d’une minute, l’absence de toute trace suffit à démonter la construction.
Cas d’étude 2. L’application qui ressemblait à une banque
HICASH se présentait comme un service de microcrédit rapide. Des publicités diffusées sur Facebook invitaient à télécharger une application pour obtenir un prêt en quelques minutes. Les visuels étaient soignés et le discours employait les mots du secteur financier numérique légal avec une promesse qui répondait à un besoin concret dans un contexte de difficultés économiques.
Ce qui manquait cependant, et que peu d’entre-nous ont vérifié avant de s’inscrire, c’est l’agréement du service. HICASH n’était pas, et n’est pas encore, agréé par la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Par ailleurs, le taux réel pratiqué dépassait de très loin ce qui était affiché dans leurs supports et les conditions de remboursement étaient conçues pour piéger plutôt que pour servir. C’est la Division Spéciale de Lutte contre la Cybercriminalité qui a mis fin à l’arnaque après enquête.
La fausse autorité ici ne passe pas par un nom inventé. Elle passe par l’apparence visuelle et discursive d’un service légitime. C’est une forme d’usurpation plus subtile parce qu’on n’usurpe pas une identité précise, on imite une catégorie entière de services pour bénéficier de la confiance que les gens leur accordent en général.
Ce mécanisme n’est pas sans rappeler ce que nous avions analysé dans notre article sur les influenceurs et la désinformation. Dans cet article, nous mettons en évidence le fait que l’audience accordée à une personnalité ou à un service peut devenir un vecteur de propagation (in)volontaire de la désinformation.
Face aux arnaques financières numériques, la vigilance individuelle ne suffit pas. Au Sénégal, tout opérateur de crédit doit être agréé par la BCEAO. Cette information est publique et vérifiable. Son absence est un signal d’arrêt suffisant.
Cas d’étude 3. Le message qui semblait venir du Ministère
Le 25 avril 2026, le Ministère de la Santé et de l’Hygiène publique a publié un communiqué sur sa page Facebook officielle. Un message circulait massivement sur les réseaux sociaux, invitant des diplômés à s’inscrire sur des plateformes en vue de supposés recrutements dans la fonction publique. Ce message, précise le Ministère, ne venait pas de ses services.
Ce cas illustre la forme la plus directe de l’usurpation : une institution réelle dont le nom et la crédibilité sont utilisés sans son consentement pour diffuser un contenu qu’elle n’a jamais produit. Comme pour HICASH, le contenu fabriqué cible des personnes dans une situation d’attente ou de besoin notamment des diplômés en recherche d’emploi.
Plus on a envie qu’une information soit vraie, moins on prend naturellement le temps d’en douter. C’est précisément cette fenêtre que le contenu fabriqué cherche à exploiter. WhatsApp et les groupes sur les réseaux sociaux ont constitué les principaux vecteurs de diffusion de ce type de message.
Le Ministère lui-même a formulé le réflexe à adopter : se référer exclusivement aux canaux de communication institutionnels officiels pour toute annonce de recrutement. En pratique, il s’agit de se référer au site web du ministère concerné, ses plateformes sur les réseaux sociaux si elles sont authentifiés, ou encore une insertion publicitaire dans les médias classiques (presse écrite, radio ou télévision). Tout message qui arrive par un autre canal mérite un temps d’arrêt avant toute action.
Ce que l’écosystème de vérification peut faire
Le 2 avril, la Journée internationale du fact-checking a rappelé une réalité que peu de citoyens connaissent. En Afrique francophone, la grande majorité du travail des organisations spécialisées consiste à corriger des contenus déjà viraux et non à vérifier les informations avant qu’elles ne circulent. Le communiqué du Ministère de la Santé du 25 avril en est l’illustration directe : c’est l’institution elle-même qui a dû réagir publiquement pour corriger une information qui circulait déjà massivement.
Au Sénégal, Africa Check, Le Soleil Fact et La Maison des Reporters font ce travail de vérification. Les consulter avant de partager une information suspecte est un geste utile. Pour mieux comprendre l’écosystème global dans lequel s’inscrit ce travail, notre article Lutter contre la désinformation au Sénégal offre un panorama de référence.
Trois questions avant d’agir
Les trois cas d’avril convergent vers les mêmes gestes simples.
- Cette source existe-t-elle vraiment ?
Un nom sérieux n’est pas une preuve d’existence. Une recherche rapide sur le nom du cabinet, de l’organisation ou de l’expéditeur prend moins d’une minute.
- Ce service est-il autorisé ?
Dans le domaine financier, l’agrément de la BCEAO est public et consultable. Dans le domaine du recrutement public, les annonces officielles passent par des canaux identifiables. Et d’ailleurs, pour mieux lire ce qui relève du fait, de l’opinion ou de la mise en scène, notre article Fait, opinion et satire donne des repères concrets.
- Ce canal est-il officiel ?
Une institution publique communique via son site web officiel et ses pages vérifiées sur les réseaux sociaux. Un message qui arrive par un groupe WhatsApp ou une page sans badge de vérification n’est pas une source suffisante pour agir.
Ces questions ne demandent pas d’expertise. Elles demandent un moment d’arrêt, juste quelques secondes parfois, quelques minutes au plus, avant de partager ou de s’engager. C’est précisément ce moment que l’usurpation d’autorité cherche à supprimer.
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